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BONHEUR ET MALHEUR DU NOM.


aurelio.

Qui est votre maître ?


tristan.

Le seigneur don Félix. Ne l’oubliez pas, je vous prie, car cela est de la plus haute importance ; et, s’il le faut, je vous le répéterai cent mille fois de suite.


aurelio.

Je n’aime pas les comptes.


tristan.

Moi si, au contraire ; je suis un enragé conteur[1].


aurelio.

Lisons. (Il lit.) « Mon trésorier Aurelio, sur les sommes que vous avez entre les mains, veuillez donner à don César… » (À Tristan.) Comment donc, puisque l’ordonnance est au nom de don César, est-ce don Félix qui vous envoie ?


tristan.

Parce que don Félix désire cet argent à cause que don César lui en doit une bonne partie.


aurelio, lisant.

« Cinq cents écus que je lui accorde pour les frais d’un voyage qu’il va entreprendre d’après mes ordres. »


doña violante.

As-tu entendu, Nice ? don César va partir !… Sans doute, — le ciel me soit en aide ! — il veut venger par ses mépris mon mépris d’autrefois.


tristan, à demi-voix, en montrant un papier.

Nice ! Nice !


nice.

Voilà ce valet qui me fait des signes avec un papier.


aurelio, qui a vu les signes de Tristan.

Qu’est-ce donc ?


tristan.

Rien.


aurelio.

Qu’est-ce que ce papier ?


tristan.

C’est encore un billet, mais celui-ci n’est pas pour vous[2].

    qui signifie 1o un bachelier gradué, 2o un bavard qui parle à tout propos. Dans l’espagnol, c’est Aurelio qui dit à Tristan : « Vous m’avez l’air d’un bachiller (ou d’un bavard). » Et Tristan, faisant semblant de se méprendre, répond : « Je n’ai pas encore pris le grade, mais j’ai fait toutes les études nécessaires. »

  1. Encore un jeu de mots qui porte sur le double sens de cuento, qui signifie tout à la fois un million et un conte, une histoire. Nous avons tâché de le reproduire tant bien que mal.
  2. Il y a ici une plaisanterie intraduisible, mais qui est pleine de gaieté. Elle porte sur le double sens de cette expression estos son otros quinientos, que l’on emploie proverbialement pour dire : autre sottise du même genre, et que Tristan emploie dans un sens littéral en ayant l’air de dire : « C’est encore un billet de cinq cents écus. »