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JOURNÉE II, SCÈNE III.

se couche ; mais le lit était dur, si dur, que le moine ne pouvait dormir ; pour lors il se rappelle le secret, et met le feu aux pieds de sa couche. « Eh quoi ! s’écria l’hôtesse tout alarmée en voyant la flamme, qu’est ceci, mon père ? » — « Notre hôtesse, le lit est dur, et je lui brûle les pieds pour l’attendrir. » Ne vous étonnez donc pas que la même chose n’ait pas produit sur tous deux le même effet : vous êtes la paille et moi la poule.


don diègue.

Tu auras beau me conter tes sornettes, tu n’éviteras pas d’aller voir Inès.


ginès.

Qui ! moi ? Inès !… cette femme abominable qui, après nous avoir tenus tout le jour dans un coin, a fini par nous jeter par le balcon ! Quelle récompense pour deux zélés serviteurs comme nous, vous de la maîtresse, moi de la suivante[1] ! Vive Dieu ! si de ma vie je la revois…


don diègue.

Pour moi, je lui serai éternellement reconnaissant de ce qu’elle a fait, car elle a sauvé la vie et l’honneur de Béatrix.


ginès.

Pour moi, j’aimerais autant qu’elle n’eût pas compromis ma jambe.


don diègue.

Allons, tu deviens insupportable.


ginès.

Eh ! je n’ai pas lieu d’être de bonne humeur, quand je vois qu’à nous deux votre amour nous a pris de la tête aux pieds.


don diègue.

Voyons, Ginès, je te le demande pour moi.


ginès.

Je veux bien ; mais je n’augure pas favorablement du succès.


don diègue.

Pourquoi cela ?


ginès.

Parce que je n’y vais pas de bon pied.


don diègue.

Je l’attends au coin de la rue.


ginès.

Si vous ne voulez que parler à Inès, vous n’attendrez pas long-temps.

  1. Il y a ici un jeu de mots intraduisible. Ginès, en vrai bouffon, plaisante sur le double sens du mot servidor, qui veut dire en même temps serviteur et vase de nuit.

    Nos vació por un balcon
    Alfin, como servidores,
    Yo suyo, y tú de su ama.