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LE GEÔLIER DE SOI-MÊME.

Rendez-moi donc mon frère, ou je soutiendrai dans le champ que vous êtes un roi perfide, puisque vous faites périr mon frère, vous qui lui deviez votre protection par cela seul que, se fiant à votre loyauté, il se présentait à un tournoi donné dans vos états.


le roi.

Un roi qui donne un tournoi doit, je l’avoue, laisser à tous le champ libre ; mais il ne doit pas souffrir qu’un aventurier inconnu, ou qu’un prince qui ne se fait pas connaître, joue de l’épée sérieusement en sa présence. Ceci vous explique l’emprisonnement du prince Frédéric. — Quant à ce qu’on vous a dit que je voulais lui ôter la vie, et même peut-être que je la lui avais déjà ôtée, je n’ai qu’une réponse à vous faire, et la meilleure à mon avis, — c’est de vous le montrer vivant. (Appelant.) Holà ! gardes, qu’on dise sur-le-champ au gouverneur de venir ici avec le prisonnier (À l’Infant. ) Songez-y donc ; je ne pouvais pas vouloir la mort du prince Frédéric, alors que, pour tout arranger, je m’occupais de son mariage avec Marguerite ; et ce mariage, je l’eusse fait, vive Dieu ! si je ne considérais que le prince n’a pas toute la prudence nécessaire.


l’infant.

On m’avait trompé, sire ; je vous en demande pardon, et m’en remets à votre bienveillance.


Entre HÉLÈNE.

hélène.

Si les larmes d’une femme peuvent toucher le cœur des hommes et des rois, je viens, sire, à vos pieds en pleurant. Comment, sire, pouvez-vous manquer à la justice à tel point que vous récompensiez un homme qui m’a tant offensée ? Comment mettez-vous Frédéric en liberté, et lui donnez-vous la main de l’infante, sans considérer que j’ai contre lui de si graves motifs de plainte ?… Sire, j’ai perdu mon frère ; donnez moi un époux qui le remplace, qui défende mon honneur comme il l’eût défendu lui-même, et alors vous pourrez faire grâce au prince. Tout ce que je vous demande, sire, pour dédommagement de tous mes malheurs, c’est que vous traitiez pour moi d’une alliance avec le duc de Mantoue, qui est, à votre insu, dans votre royaume, et alors je me tiendrai pour satisfaite et honorée.


le roi.

Le duc de Mantoue ici ?… En ce cas, je vous promets de vous le donner pour époux aujourd’hui même.


hélène.

Ah ! sire, quelle reconnaissance ! (À part.) Ô amour ! me voilà bien vengée de la jalousie que me causait Marguerite ! J’ai remporté la victoire en trompant qui me trompait.


le roi.

Tenez, voilà le prisonnier qui parait sur le rempart avec le gouverneur. Vous voyez que je ne l’ai pas tué.