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JOURNÉE III, SCÈNE I.


frédéric.

Un moment, de grâce ! un moment !… Veuillez m’écouter, et ensuite disposez de ma vie.


l’infante.

Croyez-vous donc pouvoir vous justifier ?


frédéric.

Oui certes, je le puis.


l’infante.

Plaise à Dieu !


hélène, à part.

Écoutons.


frédéric.

Moi, j’aime votre cousine ?… c’est pour elle que je suis demeuré ?… Comment avez-vous pu concevoir une telle pensée ?… Que la foudre du ciel m’écrase à l’instant, si de ma vie j’ai dit à Hélène un seul mot qui ne fût d’un serviteur courtois et reconnaissant ; mais voilà tout ! Et ne lui devais-je pas cela, quand je songe que grâce à elle j’ai vaincu une étoile ennemie ; quand je songe que grâce à elle je puis vous voir et vous parler sans que j’aie à redouter votre père !


hélène, à part.

Qu’entends-je ? c’est moi qui le sers dans ses amours ! Mais écoutons en silence pour savoir le reste.


frédéric.

Le soleil est-il jaloux d’un de ses rayons ? Le printemps est-il jaloux d’une fleur ? La mer est-elle jalouse d’un ruisseau ? Le ciel est-il jaloux d’une étoile ?… Comment donc redouteriez-vous Hélène, toute belle et toute charmante qu’elle est ?… Je vois en elle une étoile brillante, un ruisseau aimable, une fleur gracieuse, un rayon lumineux ; mais je vois en vous tous les charmes du soleil, du printemps, de la mer et du ciel !


hélène, à part.

La comparaison n’est pas trop flatteuse pour moi.


frédéric.

Allons, de grâce, rendez la vie à un infortuné ; revenons à notre projet, et continuons cette feinte jusqu’à ce que tant de peines soient finies.


l’infante.

Je le veux bien, tout en étant persuadée que vous me trompez. Mais quand on aime, on croit au mensonge comme à la vérité, et je ne vous aimerais pas si je ne vous croyais pas[1]. Eh bien ! je vais

  1. Nous avons traduit exactement :

    Con saber que me engañas
    Quiero creerte al fin, porque no fuera
    Amante quien lisonjas no creyera, etc., etc., etc.