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JOURNÉE I, SCÈNE II.

mais il en a été de mes vains projets comme de la beauté de cette fleur charmante à laquelle je vous comparais tout-à-l’heure, et qui, au moment où elle triomphe de se voir si brillante, tombe flétrie au souffle de l’autan furieux ; ainsi moi, triomphant, je me voyais déjà au sein de ma patrie, sans considérer que le ciel se plaît à renverser les vains projets des hommes. — Qu’importe, hélas ! que l’homme propose et détermine, s’il y a des étoiles qui disposent et réalisent en se jouant de ses desseins, et si notre vie s’écoule sous l’irrésistible influence de ces astres[1]. Donc comme je traversais cette forêt, tout-à-coup s’est présentée devant moi une troupe de brigands qui y ont établi leur séjour. Je voulus d’abord me mettre en défense, — car je ne suis pas de ceux qui préfèrent la vie à tout, et qui l’achèteraient aux dépens de leurs biens et de leur dignité ; mais ils m’appliquèrent deux pistolets sur la poitrine, et alors, — non pas certes par crainte, mais par un motif purement religieux et chrétien[2], — je leur remis tout ce que j’avais. Non contens de cela, ces misérables s’imaginant que, par une ruse ordinaire aux gens de mon état, j’avais caché des bijoux dans mes vêtemens, ils m’enlevèrent mon habit et me laissèrent à demi nu en ces bois. Voilà trois jours que s’est passée cette aventure, — trois jours que j’habite ces rochers, ne vivant que de fruits sauvages et d’herbes grossières… Mais enfin, madame, puisque le hasard m’a conduit là où vous êtes, je vais connaître s’il est vrai qu’on trouve ici-bas le plaisir après la peine, la gloire après la disgrâce, le repos après la fatigue ; je vais connaître sil y a de la pitié pour les larmes et des consolations aux peines des hommes.


hélène.

Comme si mon cœur n’eut pas été assez vaste pour contenir à la fois votre douleur et la mienne, il me semble que j’ai trouvé à votre récit une sorte de douceur et de consolation. Calmez-vous, ranimez vous, reprenez espoir et courage, il est peu de maux qui soient sans remède. Ce pays est mon domaine ; vous pouvez y fixer votre demeure, vous pouvez y braver le sort ennemi. Moi aussi je suis venue dans ces contrées pour y pleurer mes malheurs ; que la vue de mes peines vous console des vôtres. Moi, j’ai perdu un frère dont la re-

  1. Nous avons remarqué, dans la notice qui précède le premier volume de Calderon qu’il emploie souvent un langage qui semblerait annoncer la croyance au fatalisme. Mais ce passage surtout semble mériter qu’on le cite :

    Que importa (ay de mí), que importa
    Que él proponga y determine,
    Si ay estrellas que dispongan
    Y executen ? Porque ellas
    Quanto el hombre escribe, borran.
    Que es nuestra vida sombra
    De aquella luz que influye poderosa.

  2. No fue temor, fue piadosa
    Atencion al ser christiano.