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AIMER APRÈS LA MORT.


maléca.

Ô mon bien ! ta voix retient mon dernier soupir, ta voix répand sur mes derniers instans un enchantement plein de douceur. Laisse, laisse-moi t’embrasser encore, et que j’expire dans tes bras.


don alvar.

Ciel puissant, elle meurt, et moi je vis !.. Ah ! pourquoi dit-on que l’amour fait de deux âmes une seule âme, de deux existences une existence unique ? Oh ! s’il en était ainsi, ô charme de mon cœur ! tu vivrais comme moi, ou je serais mort avec toi !… Cieux qui voyez mes peines, forêts qui retentissez de mes plaintes, astres qui éclairez mes tourmens, vous avez donc permis que la plus belle lumière s’éteignît, que la plus belle fleur se flétrît, que la plus douce haleine s’arrêtât !… Que ceux qui connaissent l’amour voient en moi le comble de l’infortune. Je venais joindre mon épouse, cette nuit même devaient se réaliser les espérances qui depuis tant d’années flattaient mon amour ; je viens, j’accours, et je la trouve baignée dans son sang !… Le lit nuptial que j’attendais s’est changé en un sombre tombeau, et dans cette couche funèbre je trouve un triste cadavre !… Dans cette horrible situation, je ne demande ni consolations ni conseils ; je ne veux, pour m’inspirer, que mon désespoir. — Ô montagne de l’Alpujarra, vil théâtre de l’exploit le plus lâche, de la victoire la plus honteuse, de la gloire la plus infâme !… plût au ciel que jamais tes sommets, que jamais tes vallées n’eussent vu sur leurs rochers, n’eussent vu sur leurs rivages cette beauté infortunée !… Mais que sert de me plaindre ? le vent qui passe emporte au loin mes plaintes inutiles.


Entrent DON FERNAND DE VALOR, DOÑA ISABELLE et des Morisques.

don fernand.

Vainement les flammes de Galère auront appelé notre secours : nous arrivons trop tard.


lidora.

Déjà ses rues et ses places ne sont plus qu’un monceau de cendres.


don alvar.

Hélas ! ne vous étonnez pas de vos retardemens ; moi-même je suis venu trop tard.


don fernand.

Je ne sais quel triste présage…


lidora.

Voyez cet objet déplorable…


don fernand.

Ciel ! qu’est-ce donc ?


don alvar.

C’est la peine la plus vive, la douleur la plus amère, l’infortune