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À OUTRAGE SECRET VENGEANCE SECRÈTE

Juan ? » demanda un autre — « Comment, reprit le premier, vous n’avez pas ouï conter son aventure ? C’est lui qui reçut le démenti de Manuel de Souza. » — Moi, ne pouvant me contenir davantage, je lirai l’épée en lui disant : « C’est moi qui ai tué don Manuel mon ennemi, et si promptement qu’il n’eut pas le temps de prononcer le dernier mot de son insulte ; et puisque son sang a lavé la tache de mon honneur, je suis don Juan le vengé et non pas don Juan le démenti ! » — J’ai dit, et emporté par ma fureur, je les ai poursuivis jusqu’ici ; car les médisans sont toujours lâches ; ils tiennent leurs propos derrière les gens, et quand ils voient face à face ceux dont ils parlent, ils fuient : et mes hommes ont fui selon l’usage… Voilà mon chagrin, don Lope… N’y a-t-il pas là de quoi me désespérer, me rendre fou ?… Il ne s’en faut de rien que je ne me précipite à la mer ou que je ne me plonge cette épée dans le cœur… Voilà celui qui a reçu le démenti, disait-il ; il ne disait pas : Voilà celui qui a obtenu réparation… Et cependant qui dans le monde peut empêcher son malheur ? Ne fait-il pas assez celui qui le venge, celui qui risque sa personne pour rester mort et honoré plutôt que vivant et outragé ?… Mais non. Mille fois l’homme d’honneur en se vengeant n’a gagné à cela que de publier lui-même son outrage ; car sa vengeance révèle ce que l’injure n’avait pas dit.


don lope.

Ne pleurez pas, don Juan.


don juan.

Vous seul, don Lope, me retenez à la vie.

Il sort.

don lope.

« La vengeance révèle ce que l’injure n’avait pas dit ! » Donc, si je me venge de celle que j’ai reçue moi-même, il est clair que ma vengeance révélera ce que mon malheur ne disait pas.. Et quand j’aurai hardiment châtié mon insulte, le vulgaire imbécile dira : Voilà celui qui a reçu l’outrage ! et non pas : Voilà celui qui s’en est vengé ! Et si ma main verse aujourd’hui du sang, elle dira par là ma disgrâce, puisqu’elle apprendra ma vengeance a ceux qui ne connaissaient pas mon outrage… Eh bien ! alors, qu’elle soit ignorée, secrète ; je la voilerai de précautions impénétrables ; je saurai souffrir et me taire… Puisqu’il y a plus d’honneur dans le secret, je poursuivrai mon adversaire en silence, afin que la vengeance ne dise pas ce que l’injure n’avait pas dit. Je procéderai de telle sorte qu’à peine sera-t-elle soupçonnée de ceux qui croyaient auparavant à mon outrage, et que même elle les détournera de l’idée qu’ils en avaient… Jusqu’à ce que l’occasion de l’accomplir ainsi se présente, je saurai souffrir et me taire. — (Appelant.) Holà ! batelier !


Entre un BATELIER.

le batelier.

Seigneur ?