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JOURNÉE II, SCÈNE II.


syrène.

Il est vrai.


manrique.

La femme qui voudra que je lui rende amour pour amour, il faut qu’elle me mente, qu’elle me trompe, qu’elle se moque de moi, qu’elle excite ma jalousie, qu’elle me maltraite, me chasse, et qu’en somme elle me désire ; car je suis très-sensible à tout cela ; et puisque tel est l’usage des femmes, je veux, moi, me faire un piaisir de ce dont les autres se font un chagrin.


syrène.

Et — est-elle belle, cette dame ?


manrique.

Mon Dieu ! non ; elle est si malpropre !


syrène, à part.

Le misérable ! (Haut.) A-t-elle de l’esprit au moins ?


manrique.

Mon Dieu ! non ; elle est si sotte !


syrène, à part.

L’infâme ! (Haut.) Est-ce qu’au moins elle n’a pas de beaux yeux.


manrique.

Mon Dieu ! non ; quand elle pleure, au lieu de larmes il en sort de la chassie.


syrène, à part.

Oh ! le monstre ! (Haut.) Pour vous prouver que je suis toute disposée à vous aimer à votre gré, je ne vous demande que ce ruban.


manrique.

Bien volontiers ; le voilà.

Il lui donne le ruban.

syrène, feignant la terreur.

Ah ! seigneur ! hélas !…


manrique.

Qu’avez-vous ?


syrène.

C’est mon mari qui vient !… Éloignez-vous au plus tôt ! Mon mari est un diable ! Tournez vite cette rue. Tandis qu’il passera je vous attendrai dans cette maison.


manrique.

Vous ne pouviez choisir un meilleur asile : j’y demeure et je retiens vous y chercher.

Manrique s’enfuit. Syrène entre dans la maison.