Page:Buisson, Rapport fait au nom de la Commission de l’enseignement chargée d’examiner le projet de loi relatif à la suppression de l’enseignement congréganiste - N°1509 - Annexe suite au 11 février 1904 - 1904.pdf/33

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Dira-t-on qu’il n’en sera pas de même de la grande congrégation des Frères ? Qu’ils vont essayer, par toute une série de machinations ténébreuses de se constituer en société secrète pour maintenir leur Institut, aller en cachette prendre les ordres de leurs supérieurs et d’un supérieur général qui deviendrait le général en chef d’une insurrection de moines déguisés ?

Outre le peu de vraisemblance d’une telle supposition, ce serait faire une injure gratuite à une association d’instituteurs qui n’a jamais donné prise au reproche d’insubordination, de révolte ou de fanatisme. Les Frères des écoles chrétiennes ont été pendant trois quarts de siècle non seulement associés, mais incorporés à l’Université ; ils ont pris quelque chose de son esprit, qui n’est pas sans parenté avec celui de l’homme admirable qui fut leur fondateur ; ils ont suivi nos programmes, ils les ont quelquefois devancés ; dépendant du Ministère de l’Instruction publique et non de la direction des Cultes, s’ils ont les inconvénients de toute congrégation, du moins celle qu’ils forment s’écarte notablement du type monastique proprement dit. Ce sont plus encore des « primaires » que des moines. Aucun d’eux n’est prêtre, leurs statuts le leur interdisent expressément. On pourrait dire en ce sens, sauf l’impropriété canonique des termes, qu’ils constituent une sorte de tiers-ordre enseignant.

Une telle société ne peut songer, en raison même de sa très grande extension, à se perpétuer malgré la loi. On peut prévoir qu’aussitôt le nouveau régime entré en vigueur, l’Institut se divisera par la force des choses. Comme il conservera de nombreux établissements à l’étranger, c’est sur ces établissements que se dirigeront les Frères qui tiendront absolument à conserver le lien congréganiste. Ceux qui resteront en France se soumettront purement et simplement à la loi, ils se plieront loyalement à la nécessité des temps : une fois relevés de leurs vœux — ce qui est dans leur congrégation plus facile qu’en aucune autre, — ils embrasseront la vie laïque sans arrière-pensée.

Et du moment qu’il en est ainsi, il faut qu’il soit bien entendu que ces institutrices et ces instituteurs vont user de leur droit, ouvrir des écoles libres, enseigner suivant leurs idées.

— Alors, dit-on, notre loi n’aura rien fait : elle n’aura pas supprimé l’enseignement clérical.

— En effet, ce n’est pas son but, et ce ne peut pas être son résultat.

Elle n’est pas faite pour fermer la bouche aux catholiques, pas plus qu’aux non catholiques. Elle n’est à aucun degré une mesure de