Page:Buisson, Rapport fait au nom de la Commission de l’enseignement chargée d’examiner le projet de loi relatif à la suppression de l’enseignement congréganiste - N°1509 - Annexe suite au 11 février 1904 - 1904.pdf/19

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rendus, qu’elles peuvent encore lui rendre. Congrégations enseignantes ou congrégations hospitalières procurent à l’Etat, comme aux communes ou aux familles, de la main-d’œuvre au rabais.

Dans beaucoup d’actes administratifs qui depuis le commencement du siècle dernier ont reconstitué des congrégations, il se trouve une phrase, un mot parfois, indiquant discrètement un motif singulièrement déterminant de la décision : ces frères et ces sœurs, ayant renoncé au monde, se contentent de conditions d’existence que nul laïque ne pourrait accepter.

Le temps est venu où cette raison, même dite en termes académiques, loin de nous convaincre, nous ouvre les yeux.

Écoles, asiles, hospices donnent la préférence aux congrégations parce qu’elles fournissent des ouvriers ou des ouvrières qui ne coûtent presque rien. Et pour qu’en effet ils ne coûtent presque pas, il faut aussi qu’ils ne vivent presque pas, il faut qu’ils aient renoncé à leur part d’humanité.

Que l’Église sollicite ou accepte d’eux cette sorte de sorte de demi-suicide et qu’elle les paye en récompenses d’outre-tombe, c’est une pratique dont nous lui laissons la responsabilité. Mais que l’État laïque fasse comme elle et consente comme elle à profiter ou de la défaillance de certaines natures délicates prématurément désenchantées de la vie, ou au contraire du généreux besoin de dévouement et de sacrifice qui travaille d’autres âmes, ou de mille entraînements du cœur et de l’imagination, ou de résolutions téméraires prises à des heures de crise, c’est ce que notre simple morale laïque et républicaine, que d’autres jugent si inférieure à celle des religieux, ne nous permet plus de supporter.

Et, quand bien même on nous démontrerait que l’État perdra beaucoup d’argent à ne plus vouloir tirer parti soit de la simplicité des personnes qui se privent de tout ici bas pour gagner le ciel, soit de l’excès d’abnégation de celles qui s’imaginent ne pouvoir servir leurs semblables qu’en se condamnant au monachisme, nous n’hésiterions pas. Il n’est pas permis à la République, même pour faire à meilleur marché des écoles et des hospices, de continuer à spéculer ni sur ce qu’il y a de meilleur, ni sur ce qu’il y a de pire dans la nature humaine. Même pour servir l’humanité, elle n’a pas le droit de persuader à quelques milliers d’êtres humains de se retrancher de l’humanité.

Si des dévouements veulent se produire, ils seront toujours les bienvenus. Mais le dévouement est chose individuelle qui doit rester toujours spontanée, toujours libre.

Faire de cette chose sublime, rare et courte comme tout ce qui