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d’Emily, Wuthering Heights, la recommandation de M. Montégut ne paraît avoir inspiré le désir de le traduire à aucune des innombrables dames suisses ou polonaises qui, de 1850 à 1870, ont encombré nos librairies de romans adaptés de l’anglais. Pendant que nos jeunes critiques s’ingéniaient à nous présenter Shelley, Rossetti, Swinburne, dont il pouvait être à tout le moins entendu d’avance que le génie nous resterait toujours incompréhensible, personne ne s’est avisé de reprendre l’étude de ce livre singulier, qui demeure aujourd’hui, après quarante ans, le produit le plus excentrique de la littérature anglaise. Notre public a continué quelque temps à croire que l’auteur de Jane Eyre était la seule miss Brontë qui méritait d’être connue : après quoi il a oublié même l’auteur de Jane Eyre, pour essayer de s’intéresser aux romans de George Eliot. Les réputations étrangères ont toujours plus vite fait, en France, de nous fatiguer que de nous séduire.

En Angleterre le roman d’Emily Brontë est loin d’être aussi parfaitement inconnu. C’est même un des livres dont il se vend, tous les ans, le plus grand nombre d’exemplaires et un nombre plus grand d’année en année. Mais, si chacun l’a lu, personne n’en parle, tout au moins dans les journaux, les revues, les recueils d’essais, les histoires de la littérature. Il semblerait que ce soit une gêne pour la réserve anglaise d’avoir à nommer en public ce livre bizarre ou s’étale, décrite avec la franchise la plus ingénue, et par instants grandie jusqu’à un tragique sublime, une passion amoureuse toute frissonnante de désirs instinctifs et de sensualité.