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ter et fuir une vie qui ne serait plus qu’une souffrance continuelle.

L’amour de la vie physique et morale, en nous induisant à développer nos forces et nos facultés autant que possible, suscite mille difficultés, mille conflits avec le dehors, mille souffrances qui n’existent pas pour les âmes inactives.

L’adaptation des tendances aux choses, à mesure qu’elle se réalise davantage, éteint la conscience, qui a besoin d’un choc pour se manifester, et remplace les sensations vives, agréables on désagréables, par un état d’indifférence et d’apathie. Ce n’est pas tout. Le conflit entre l’homme et le monde physique tient à ce que l’homme poursuit des fins que les choses ne réalisent pas spontanément, des fins supérieures à celles des choses. Pour faire cesser ce conflit, il faut renoncer à poursuivre ces fins supérieures. L’homme qui fait de l’adaptation aux conditions externes le but de sa vie devra donc redescendre successivement les degrés de l’être, et se plier, se soumettre, s’identifier aux choses dont il redoute le choc. Dès lors, il ne verra plus que des maux dans la conscience morale, dans l’intelligence, dans le sentiment, dans la vie, dans l’existence elle-même, car toutes ces tendances sont contrariées par le monde externe ; et finalement il considérera l’annihilation absolue comme le souverain bien.

Fût-il démontré, d’ailleurs, que toutes les actions de l’homme s’expliquent par ces formules dynamiques ou par d’autres du même genre, il ne s’ensuivrait pas que la nécessité préside à la vie psychologique. Car ces formules ne satisfont pas aux conditions d’une loi positive, ou rapport existant entre des données expérimentales.

Et d’abord le second terme de la loi dynamique, la fin proposée à l’activité humaine, a quelque chose de vague et d’indéterminé. Qu’est-ce que le bonheur ? Tous les hommes