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mine d’une façon nécessaire ? L’indépendance du monde pensant par rapport aux mondes inférieurs peut-elle toucher l’individu, si tous ses actes sont impliqués fatalement dans le système des faits psychologiques ; si, par rapport à ce système, il n’est qu’une goutte d’eau emportée par un torrent irrésistible ?

Or tout être n’a-t-il pas sa loi, et les phénomènes de conscience ne doivent-ils pas présenter, comme les autres ordres de phénomènes, des rapports de dépendance réciproque ?

On est sans doute porté tout d’abord à considérer l’âme comme une puissance entièrement spontanée ; chacun de ses actes semble trouver en elle seule, et non dans les phénomènes concomitants, sa raison aussi bien que sa cause. Les phénomènes psychologiques ne défient-ils pas le calcul ? Peut-on prédire ce que fera telle personne dans telles circonstances ?

Bientôt, cependant, une étude plus attentive fait découvrir des successions psychologiques uniformes, du moins en ce qui concerne les sentiments et les pensées.

Longtemps la volonté demeure réfractaire à la science, et offre à la doctrine de la contingence un retranchement qui paraît inexpugnable. Mais le progrès de l’observation et de la comparaison révèle l’existence de lois de nature politiques et sociales. L’histoire nous montre les diverses sociétés naissant, se développant, dépérissant d’une manière analogue. Elle dégage de la variété des littératures et des institutions une forme générale de l’activité humaine, qui paraît constante. Les sciences exactes revendiquent à leur tour une part dans l’étude des phénomènes moraux et sociaux, et déterminent, à cet égard, un type moyen qui demeure sensiblement immuable. La statistique soumet au calcul, avec succès, les produits de la volonté de l’homme, aussi bien que les produits des forces physiques, en opérant sur de grandes masses.