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aucune contingence, elle laisse subsister la nécessité. Ce n’est pas qu’elle ait sa source et sa base dans les lois du règne inorganique : il est exact que celui-ci ne fournit que les matériaux et les conditions du développement organique, et que ce développement a sa cause dans la nature propre des êtres vivants eux-mêmes. Mais c’est une loi inhérente à tout organisme, de se modifier lui-même, autant que le comporte sa structure, de manière à se mettre en harmonie avec le milieu dans lequel il doit vivre, et de conserver, d’accumuler en lui, de transmettre même à sa descendance les modifications ainsi survenues. Il existe, dans les êtres vivants, une puissance d’adaptation et une puissance d’habitude héréditaire. Il y a chez eux, à côté de la permanence, le changement, mais le changement nécessaire, déterminé par une loi immuable d’accommodation, et fixé dans l’habitude, qui, elle aussi, est une fatalité. Ces deux lois expliquent toutes les variations organiques qui ont pu ou peuvent se réaliser. Elles assignent à chacune d’elles un antécédent constant ; de sorte que les transformations les plus profondes apparaîtraient comme entièrement déterminées, si l’on connaissait l’ensemble des circonstances au milieu desquelles elles se produisent. Ainsi la nécessité règne dans le monde vivant comme dans le monde inorganique. La seule différence, c’est que la loi fondamentale est dans celui-ci une loi d’identité essentielle, dans celui-là une loi de changement radical ; dans l’un une loi statique, dans l’autre une loi dynamique.

Est-il admissible qu’une variabilité radicale se concilie avec un enchaînement nécessaire ?

S’il est illégitime de soutenir que, dans le monde inorganique, le changement, qui trahit la contingence, n’est qu’une illusion, et que la seule réalité est la formule mathématique qui demeure la même sous la variété des phénomènes, il ne