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DISCOURS DE LA VIE

d’un lion, pour suppleer[1] à sa necessité *. Il essaya premierement à se fortifier[2] sur la Lyre d’Horace *, lequel tant s’en faut qu’en le lisant et pratiquant en nostre langue il le desbauchast d’oser quelque chose apres Pindare, que cela luy servit d’eguillon *. Il ne fault, disoit-il, que la crainte se loge en un bon cœur : qui luy fait place se rend indigne de ce qu’il pretend[3] *. Il commença donc alors à pourpenser de grans desseins, ayant fait provision de tout ce qui estoit necessaire pour met | tre nostre langue hors d’enfance : car [12] d’un costé[4] il avoit leu les auteurs Grecs et Latins avec tel menage *, qu’il ne se presentoit gueres sujet où il ne fist venir quelque excellent traict des anciens : d’ailleurs[5] il s’estoit estudié aux propres mots de nostre langue, ne dedaignant d’aller és boutiques des artisans, et de toutes sortes de mestiers[6], pour y apprendre leurs termes, et comme Homere faisoit voyageant par le monde, estant en tous ses voyages si curieux, que de prendre garde aux moindres choses pour en faire son profit, soit pour la consideration des naturelles, ou de celles que l’artifice des hommes rendoit dignes d’estre cogneües[7] *.

Environ[8] l’an mil cinq cens quarante neuf *, Joachim du Bellay,

  1. BC et suppleer
  2. BC à se rompre, façonner et fortifier
  3. A en un bon cœur, qui luy fait place, se rend indigne de ce qu’il pretend. | B en un bon cœur, qui luy fait place, ou se rend indigne de ce qu’il pretend. Et la premiere Ode qu’il fit fut la complainte de Glauque à Scylle *. | C remplace toute la phrase ainsi que cela luy servit d’aiguillon pour l’entreprendre, estimant l’esprit François capable de toute perfection. Dequoy il vint si bien à chef, que les plus doctes jugerent que la Lyre Grecque-Latine estoit devenue Françoise. Ce que Jean Dorat, qui alors desnoüoit les plus envelopez passages de l’obscur Lycophron, et qui le premier par cest Autheur apprit à nos François la façon des Anagrames *, tesmoigna par les premiers qui furent faits du nom de Ronsard, dont l’un estoit, Rose de Pindare *, et l’autre, ΣΩΣ Ο ΤΕΡΗΑΝΔΡΟΣ, les lettres surabondantes, dont les pareilles ont esté une fois employées, se reünissant ensemble par une licence permise ou excusable *. La premiere Ode qu’il fit fut la Complainte de Glauque à Scille, et celle qu’il adresse à Jacques Peletier sur l’argument des beautez qu’il voudroit en son amie * : aussi ne sont-elles point mesurées ny propres à la Lyre, ainsi que l’Ode le requiert, non plus que quelques autres qu’il fit en ce mesme temps *.
  4. A d’enfance, car d’un costé | C de grands desseins pour mettre nostre langue hors d’enfance ayant faict provision de toutes matieres necessaires : car d’un costé
  5. AB anciens. D’ailleurs | C qu’il ne se pouvoit presenter suject dont il n’eust remarqué quelque excellent trait des anciens : d’ailleurs
  6. B des artisans, et de pratiquer toutes sortes de mestiers
  7. C transforme toute la phrase ainsi d’ailleurs il avoit couru suffisamment la Philosophie en toutes ses parties, et pour l’elegance des paroles, il n’y avoit mot propre en nostre langue qu’il n’eust curieusement recherché, ne desdaignant d’aller aux boutiques des artisans, et pratiquer toutes sortes de mestiers pour apprendre leurs termes, prenant garde aux moindres choses, tant naturelles que celles où l’artifice des hommes se rend admirable, faisant son profit de toutes.
  8. AC pas d’alinéa