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COMMENTAIRE HISTORIQUE

porter également au séjour de Ronsard à Coqueret ? Pour Critton, c’est évidemment encore sous l’influence de Dorat que Ronsard collectionna les textes rares de la poésie grecque. Je crois plutôt que ce fut sous l’influence de Turnèbe, lequel publia une anthologie de ce genre précisément en 1553 ; G. Colletet semble en avoir eu le pressentiment en insérant la paraphrase de ces lignes de Critton immédiatement après la mention des cours de Turnèbe suivis par Ronsard. (Voir sa Vie de Ronsard, éditée par Blanchemain, pp. 33-34.)

Les témoignages sont nombreux sur les relations de Turnèbe (Tournebu ou Tournebœuf) et de la Brigade. E. Pasquier lui écrivit en 1552 une lettre fameuse où sont reprises quelques-unes des idées de la Deffence et Illustration de la langue fr. (Lettres, éd. de 1723, tome II, p. 3) ; il assistait avec lui au collège de Boncourt à la représentation des pièces de Jodelle en 1553 (Rech. de la Fr., VII, ch. vi). Turnèbe écrivit vers 1558 contre Paschal une satire latine, qui enhardit Ronsard à faire de même, et que Du Bellay traduisit (Marty-Lav., Notice sur Ronsard, pp. iii et suiv. ; H. Chamard, Thèse fr., pp. 414 et suiv.) ; en revanche il composa pour la 1re édit. collective des œuvres de Ronsard (1560) un éloge liminaire, que Bl. a reproduit au tome ier de son édition, p. xvii. Ronsard a encore parlé de lui avec admiration en deux passages de ses œuvres :

Tournebœuf et Daurat, lumieres de nostre age
(Bl., III, 375. Cf. M.-L., III, 293.)


Un Turnebe, un Budé, un Valable, un Tusan,
Et toy divin Daurat, des Muses artisan...
(Bl., IV, 31 ; M.-L., III, 380.)


Sur ce célèbre « Lecteur Royal », v. L. Clément, Thèse latine de 1899.

P. 12 l. 17. — brave ouvrier. Mlle Evers doute que Ronsard ait écrit des sonnets à l’époque dont il s’agit, c’est-à-dire de 1545 à 1549 environ, pour trois raisons : 1° on n’en trouve pas dans le premier Bocage ; 2° depuis son entrevue avec Peletier du Mans en 1543, Ronsard semble ne s’être intéressé qu’à l’ode ; 3° il parle avec mépris du sonnet dans la préface des Odes de 1550. « Il est probable », ajoute Mlle Evers, « que Ronsard ne partagea pas d’abord la haute opinion que Du Bellay avait de cette forme poétique, et fut amené à changer d’avis seulement par le succès de l’Olive » (op. cit., p. 123).

Je comprends ce doute ; Binet lui-même l’a eu quand il consulta la préface de l’éd. princeps des Odes, c’est-à-dire après la rédaction de B, puisqu’il changea pour la rédaction de C le mot sonets en petits poëmes. Mais il ne me semble pas suffisamment fondé. En effet : 1° le fait qu’il n’y a pas de sonnets dans le premier Bocage (recueil d’odes irrégulières mis en appendice des Quatre premiers livres des Odes) ne peut servir à prouver que Ronsard n’a pas fait de sonnets avant 1550 ; 2° le fait que Peletier dans son Art poëtique nous parle d’odes horatiennes « non mesurées à la Lire » que Ronsard aurait faites « an grand’ jeunece » et lui aurait montrées au Mans, vraisemblablement en mars 1543 (cf. H. Chamard, Rev. d’Hist. litt., 1839, p. 35, et ma thèse sur Ronsard p. lyr., p. 23), ne prouve pas que Peletier n’ait pas préconisé