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En résumé, donc le bon, le véritable Dictionnaire français n’existe pas. Existera-t-il ? et, d’abord, à quelle époque peut-il exister ? Tous les temps ne conviennent pas également pour cette lourde affaire. On ne commence ordinairement d’en sentir le besoin que lorsque la société atteint son plus haut période. Le progrès développé de la civilisation, l’importance de la nation, les grands hommes que son sein fait éclore, tout cela aide à former la langue, et c’est alors qu’ont lieu les premières ébauches d’un Dictionnaire. Qui ne comprend que, pour qu’un Dictionnaire soit à peu près complet, il faut que la civilisation, elle aussi, soit à peu près complète ; que le cycle des révolutions soit à peu près parcouru, et pour ainsi dire fermé ; que le sol social ait été remué, profondément sillonné en tout sens, retourné de fond en comble ; qu’un peuple se soit montré dans tout son jour, sous toutes ses faces, dans toutes ses gloires ; que son imagination ait abordé tous les genres ; que ses élans généreux se soient donné libre cours ; que son activité ait dévoré l’espace ? Il faut, en un mot, que la pensée et l’action sociales d’un peuple aient été tout ce que la providence de Dieu les destinait à être dans la grande évolution de l’humanité, pour que la langue de ce peuple soit entière autant que la langue humaine peut l’être. Dans ces circonstances, c’est vraiment l’histoire et la revue de la langue que le lexicographe a mission de faire ; mais c’est une histoire éminemment philosophique ; c’est une sorte de testament, ce sont comme les mémoires d’un peuple dont la tâche littéraire a été grande, glorieusement accomplie, et qui commence à vivre de ses souvenirs. Les peuples de l’antiquité n’étaient pas placés dans des conditions favorables pour faire des Dictionnaires ; aussi ne nous ont-ils rien laissé en ce genre, à part quelques essais informes qui attestent, il est vrai, l’érudition de leurs auteurs, mais qui, assurément, ne méritent pas le nom de lexiques. Chez eux, la société n’a pas ressemblé à la nôtre. Si longue qu’ait été l’existence de quelques-uns d’entre eux, elle n’a point eu de phases pleines, régulières, tranquilles. La loi fatale du combat, loi inhérente à l’humanité, surtout dans les premiers âges, semble avoir paralysé leurs qualités les plus splendides, leur organisation la plus magnifique. Depuis la fraction du genre humain en plusieurs peuples jusqu’à la pacification chrétienne, on n’entend que le cliquetis des armes, on n’assiste qu’à des catastrophes. Et puis il manquait l’imprimerie, ce grand levier avec lequel l’homme soulève ciel et terre, en prenant l’intelligence pour point d’appui. Vient le christianisme qui révolutionne, qui transfigure le monde. Sous son influence divine, les lettres et les sciences vont renaître ; mais par quels bouleversements encore ne faudra-t-il pas que passent les hommes pour arriver à l’état social où on les voit aujourd’hui ! Les barbares menaçaient de tout envahir ; il y avait urgence de sauver et besoin proportionné de connaître tout ce qui restait des littératures antiques. Aussi que faisaient ces nations modernes à l’aurore des siècles chrétiens ? Elles dressaient le catalogue, l’inventaire des langues mortes, principalement de celle des Romains et des Grecs ; mais pouvaient-elles penser à leurs propres Dictionnaires, lorsqu’elles n’avaient ni langue ni littérature encore en germe ? C’étaient des peuples tout nouveaux, des peuples enfants, des commencements de peuples, à l’abécé de la civilisation et de la parole. Il leur fallait grandir, développer leur nature matérielle et morale, parvenir à l’âge d’homme, se créer des trésors de toute espèce, mûrir et vieillir. Or, cela demande dès siècles et des siècles. Aussi n’est-ce guère qu’au quinzième siècle que les Européens sentirent le besoin de se créer des idiomes nationaux, selon les divisions du territoire. A cette époque, les migrations avaient eu lieu, la fusion des races s’était accomplie ; chaque nation, après avoir frayé avec toutes celles du continent, et s’être croisée avec des nations nouvelles, était rentrée dans de certaines limites, s’était creusé un lit avec la volonté d’y rester seule et d’avoir une existence à part. C’est de ce quinzième siècle qu’il faut dater la formation de la langue française en particulier. Jusqu’au dix-septième, cette langue prit donc un corps, si l’on peut ainsi parler ; puis l’astre de Lonis XIV se leva ; de parfaits écrivains, d’admirables génies parurent, et la langue reçut le souffle ou âme qui lui donna la Yie. Sous Louis XIII, un ministre impérieux, qui avait le sentiment des grandes choses, mais qui rapetissait ces choses parce qu’il en faisait un sentiment d’ambition personnelle, Richelieu fonda l’Académie et la mit sous son superbe patronage. En 1694, l’Académie publia son Dictionnaire français. Ce Dictionnaire, nécessairement imparfait, ne pouvait être définitif. Comme nous l’avons dit, ce devait être une ébauche ; car, la langue étant en travail et appelée à grandir encore longtemps, le moment n’était pas venu de la relier, de l’habiller dans un Dictionnaire ; c’étaient des langes déjà trop étroits avant d’avoir été portés, tant la langue mettait