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C’ÉTAIT en décembre 1732, un de ces soirs humides et froids où le vent élève une voix furieuse dans l’ombre. Jean-Baptiste Côté, le vieux seigneur de l’Isle-Verte, venait de mettre une nouvelle bûche dans le feu de la cheminée, et le vent grondait avec force. Mais la maison ne semblait pas souffrir de la tourmente. C’était une de ces anciennes demeures, faites sans apparat, mais solides comme un brick, et capables de résister aux plus violents assauts. Elle était longue et basse, garnie de fenêtres à petits carreaux, et de lucarnes pointues que dardait le soleil durant les joyeuses heures d’été. Ce soir-là la haute cheminée, très rustique, faite à la hâte de la pierre des montagnes, dévorait avec rapidité les énormes morceaux de bois jetés dans les charbons ardents. « Il faut chauffer sans relâche, dit le seigneur. Mettons encore des bûches ! » Et ses longues épaules se penchèrent de nouveau sur le feu déjà rouge.

C’était un vieillard d’apparence plutôt délicate, mais droit comme un chêne, et dont la belle figure, entourée de cheveux blancs, annonçait une énergie sans bornes ainsi qu’une très grande bonté. C’était un de ces chevaliers de la glèbe, pionniers de génie, dont le travail magnifique a fondé les paroisses et créé les nations. Son père, français d’origine, avait jadis traversé les mers, avec tant d’autres, héros du passé, qui furent hantés par ces pays neufs, gisant au bout des océans. Sa mère fut Anne Couture, fille du grand Couture, célèbre parmi les premiers colons du Canada. Devenu seigneur de l’Isle-Verte, Jean-Baptiste Côté, qui se maria à son tour, établit tous ses enfants près de lui sur des terres. De cet homme remarquable devait surgir une nombreuse lignée de prêtres et de religieuses, répandant sur la terre canadienne le nom de Dieu.

La femme du seigneur, malade, depuis plusieurs années, tricotait paisiblement dans sa chaise, les épaules recouvertes d’un châle de laine du pays. Le vent s’élevait de plus en plus, et les flocons de neige venaient s’abattre par milliers contre les vitres. C’était une grande brise du Nord qui, sortant de la bouche du Saguenay, courait avec violence sur la rive opposée et sifflait dans les cheminées toute la nuit. Parfois, la bourrasque s’apaisait un peu et soufflait à peine, mais tout à coup elle éclatait avec une furie soudaine, hurlant dans les airs comme une multitude de démons déchaînés.