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cœur des réalités. Je ne veux saluer en cette minute que l’ouvrier d’une œuvre de sève et de nature.

Cette œuvre, elle apparaît étonnante d’universalité lorsqu’on en fait le tour. La variété des aspects d’humanité qu’elle reflète est presque déconcertante. Elle atteint les proportions d’un cycle embrassant tout un monde, dans l’illimité des sensations de vie et de nature qu’elle évoque. Voyez la richesse d’une œuvre qui réunit des types aussi divers que Cachaprès et Léonie Lupar, Adam et Sœur Humilité, Ivo Mabbe et Claudine Lamour, Mme Cléricy et Petit Vieux, Balt et Sylvan. Et le même homme scruta l’âme des grands artistes, se prit à murmurer à l’oreille des petits, évoqua une contrée. C’est à de tels rapprochements que se mesure l’area du domaine parcouru par un écrivain.

Il a donné son œuvre avec la fécondité rythmique de l’arbre, à cette seule différence près qu’avec lui les années stériles ou mauvaises n’existent pour ainsi dire pas. Cette éclatante fécondité lui fut maintes fois reprochée. Des esprits quinteux et constipés lui ont fait un crime de produire un volume pendant qu’ils ne réussissent à mettre sur pied qu’une page. Comme Lemonnier a pris soin de répondre en quelques mots définitifs à ce facile reproche, je préfère m’abstenir. J’ajouterai seulement que quelle qu’ait été la complicité des exigences de la vie dans cet excès, j’y vois surtout la conséquence d’une surabondance de sève, tant est invincible chez lui la tendance à créer, à réaliser sa fonction de mâle, à répandre sa sève, à s’accoupler à la phrase pour enfanter des formes belles. Il lui faut sans cesse se couvrir de frondaisons, donner des fleurs et des fruits, se prodiguer. Pourquoi le vouloir autre, puisque telle est sa nature ? Et si quelques herbes inférieures se glissent dans cette végétation luxuriante, le spectacle offert par cette incessante parturition n’en offre-t-il pas la compensation suffisante ? C’est le propre des esprits mé-