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malgré tout, en dépit de la détresse vaillamment dominée, un joyau d’intimité, d’enveloppante tendresse et d’apaisement, un livre où l’instinct profond qui est dans la femme, dans la mère, de la conservation de cette petite cité qu’est le foyer, est analysé avec une acuité de maître psycho-sociologue. Lemonnier a versé là toutes ses tendresses d’être familial et déployé sa merveilleuse compréhension intuitive des choses du cœur et de la conscience de la femme. Je ne saurais d’ailleurs aussi bien caractériser cette œuvre que ne l’a fait une femme : « L’Arche est bien plus qu’une œuvre littéraire, elle est surtout et avant tout une douloureuse et vibrante œuvre d’humanité, un chef-d’œuvre d’art profond, — de ce suprême « art de vivre » qui hante tous nos rêves[1]. » J’ajouterais seulement que les intuitions très aiguës y abondent quant à l’élargissement du rôle de la femme et à la transformation de son rôle familial. L’Arche, sans nulle prétention que d’être un beau livre, fait partie de l’idéale bibliothèque « féministe ».

Ce fut précisément pendant qu’il écrivait cette œuvre de si délicate pureté que Camille Lemonnier eut à subir la seconde crise de pudeur des parquets. C’est à Bruxelles cette fois que la justice opéra, au sujet d’une nouvelle, parue cinq ans avant les poursuites : L’Homme qui tue les femmes, où le cas de Jack l’Éventreur était élucidé par un artiste. Défendu par son vieil ami Edmond Picard, le compagnon d’armes et de lettres, qu’assistait M. Henry Carton de Wiart, le romancier gagna son procès. Ce n’était pas la dernière fois qu’il apparaissait à la barre d’un tribunal pour y défendre son art contre les mesquines et perfides compréhensions.

Cette fois c’est bien le franc et définitif retour vers lui-

  1. Marie Mali, Dédicace pour L’Arche (L’Idée Libre, 15 mars 1903).