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forêt, est un frère de Siegfried. C’est l’une des personnalisations de l’humanité jeune, héroïque, instinctive, farouche, tendre, sensuelle et libre, supérieure aux lois et aux morales, et qui triomphe de toute l’ivresse de sa force. Écrit dans le verger d’une ferme, ce poème exhale un arome de nature vraiment ensorceleur. D’inoubliables paysages de forêt s’en détachent : tel, par exemple, l’éveil de la sylve par quoi s’ouvre le livre et où l’on entend positivement courir des arpèges, l’enfance de Cachaprès dans les bois ou sa mort au fond du taillis, comme un cerf blessé. Il s’agit, répétons-le, d’un livre classique au sens d’éternité de ce mot, que l’avenir relira sans cesse, tant qu’un goût de nature et d’héroïsme demeurera au cœur de l’homme.

Dans Un Mâle, Lemonnier avait donné la mesure de son tempérament. Le Mort, qui parait l’année suivante, révèle avant tout la perfection de son art. Les deux œuvres, non seulement parce qu’elles furent écrites coup sur coup, mais par l’opposition de leur esprit, forment comme un diptyque : toutes deux d’ailleurs entrées dans la gloire définitive.

Le premier, c’est la joie de vivre ; le second, c’est la terreur de vivre. Deux ruraux, deux frères, pour un meurtre auquel les poussa la soif de l’or, ont leur vie ravagée par des tortures jusqu’à l’atroce dénouement qui les fait se ruer l’un contre l’autre comme des tigres. Il existe peu d’œuvres plus foncièrement tragiques, plus réellement chargées d’une électricité de terreur. Mais la merveille du roman c’est l’adaptation de la forme au sujet. La langue savoureuse, copieuse, embaumée du Mâle y devient sobre, sévère, avec des phrases courtes, au relief de sentences définitives. Comme énergique concision, comme art d’écriture, Le Mort s’égale au plus beau chapitre de Flaubert. En cette lugubre histoire où s’immortalise un thème éternellement vrai d’humanité, l’ouvrier apporte la preuve définitive de son absolue maîtrise.