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Page:Baudelaire - L'Art romantique 1869.djvu/338

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lement. Une pareille idée ne pouvait tomber que dans l’esprit d’un philosophe, d’un professeur, c’est-à-dire d’un homme absent de la vie. Quand Victor Hugo, dans ses premières poésies, essaye de nous montrer Napoléon comme un personnage légendaire, il est encore un Parisien qui parle, un contemporain ému et rêveur ; il évoque la légende possible de l’avenir ; il ne la réduit pas d’autorité à l’état de passé.

Or, pour en revenir à la Légende des siècles, Victor Hugo a crée le seul poème épique qui pût être créé par un homme de son temps pour des lecteurs de son temps. D’abord les poèmes qui constituent l’ouvrage sont généralement courts, et même la brièveté de quelques-uns n’est pas moins extraordinaire que leur énergie. Ceci est déjà une considération importante, qui témoigne d’une connaissance absolue de tout le possible de la poésie moderne. Ensuite, voulant créer le poème épique moderne, c’est-à-dire le poème tirant son origine ou plutôt son prétexte de l’histoire, il s’est bien gardé d’emprunter à l’histoire autre chose que ce qu’elle peut légitimement et fructueusement prêter à la poésie : je veux dire la légende, le mythe, la fable, qui sont comme des concentrations de vie nationale, comme des réservoirs profonds où dorment le sang et les larmes des peuples. Enfin il n’a pas chanté plus particulièrement telle ou telle nation, la passion de tel ou tel siècle ; il est monté tout de suite à une de ces hauteurs philosophiques d’où le poëte peut considérer toutes les évolutions de l’humanité avec un