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Page:Bataille - Théâtre complet, Tome 9, 1922.djvu/240

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pas ! Soir et matin je remets tout en question ; ma conscience me répond toujours la même chose : jamais ! Et pourtant, que je voudrais en avoir le courage… ou la lâcheté !…


JULIEN, (agité.)

Ah ! quelqu’un qui nous entendrait n’en croirait pas ses oreilles ! Il y a sûrement ici, à Paris, autour de nous, des gens qui nous supposent amant et maîtresse, mais oui… mais oui… S’ils pouvaient connaître cette impayable vérité que, depuis deux ans, et deux ans d’amour réciproque, nous en sommes à l’innocence du début !… Il y a entre nous les signes évidents d’une vieille liaison, alors que nous ne l’avons pas même commencée !…


FRÉDÉRIQUE.

Julien, Julien, voilà que vous allez encore me torturer inutilement. Ce n’est donc pas assez que je vous aime à ce point, que j’aie fait bon marché de tous mes devoirs ! Oh ! si vous m’aimiez autant que vous le dites, cela devrait, sinon vous contenter, du moins tellement vous apaiser.


JULIEN.

En ai-je eu de la patience et des résignations ! Les ai-je comptés, les mois et les mois ! Il a fallu que je me donne des relais, des buts, car, sans espérance, je n’aurais pas supporté une telle vie ! Je me disais : au mois d’octobre, je serai son amant, je n’irai pas plus loin qu’octobre. Et puis, c’était janvier, et puis venait juin. (Avec emportement.) Mais en quoi êtes-vous faite ? Vous n’êtes pourtant pas pétrie de chair mystique ! Je vous ai tenue dans mes bras prête à vous donner ! Vous avez un visage qui m’a révélé cent fois que vous éprouvez tous les troubles de la femme !

(Il s’est approché d’elle.)