Ouvrir le menu principal

Page:Bataille - Théâtre complet, Tome 9, 1922.djvu/163

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.




Scène XIX


Les Mêmes, MADAME BOUGUET


MADAME BOUGUET, (s’avançant.)

Moi !

(Bouguet joint les mains comme un vaincu.)

BLONDEL.

Vous aussi, Madame, venez… Le grand jour… Tout le monde !… Savez-vous ce que je tiens là ? C’est le manuscrit, le fameux manuscrit, le chef-d’œuvre auquel il travaille depuis dix ans, soigneusement recopié par les mains de ma femme. La plus grande partie est en train de brûler dans le poêle du laboratoire… tout se consume en ce moment… jusqu’aux brouillons !…


BOUGUET, (dans un hurlement de désespoir.)

Malheureux ! Qu’as-tu fait ?


BLONDEL.

Et ce qui reste, le voici… je suis venu le déchirer feuille à feuille devant toi !… Tenez, tenez… Table rase !

(Il se met avec fureur à en déchirer les feuillets qui s’animent sous ses doigts.)

BOUGUET, (se précipite sur lui.)

Arrête… arrête !…


BLONDEL, (strident.)

Tu m’as volé ce que j’avais de plus précieux et tu viens me dire : « Qu’est-ce que ça peut bien faire ! élève-toi ! » Ah ! ah ! je ris !… Regarde ton instinct, la bête… Tu te précipites à ton tour pour défendre ce que tu as de plus cher… Je déchire… Au vent, tout ça ! Au feu, ta renommée… en petits morceaux !

(Il lacère, déchire et piétine, comme acharné sur une chose vivante. Madame Bouguet et Edwige se précipitent, cherchent instinctivement à ramasser par terre les morceaux épars. C’est le geste du désastre.)