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Page:Bataille - Théâtre complet, Tome 9, 1922.djvu/127

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ans, mon ami… Dès l’âge de quinze ans, je vivais dans ce troisième cycle dont vous parliez : la pensée, la recherche… Et voici que je fais peut-être le chemin inverse de celui que vous avez fait !


HERNERT.

C’est-à-dire ?…


BOUGUET.

Oui, parti de la pensée après être passé par les sentiments, j’en arrive peut-être aux sens… dont vous venez !… Quelle affreuse contradiction !… Et quel échange !…


HERNERT.

Est-ce possible ?…


BOUGUET.

Pendant que vous parliez, j’écoutais votre histoire avec angoisse… Vous ne pouvez concevoir mon doute de moi-même en ce moment… mon étonnement… ma rage, depuis quelques jours… le doute de ma fierté qui m’envahit !… Celui auquel vous vous confessez avec ardeur n’est peut-être qu’un pauvre vieux savant naïf et falot, qui n’a même pas la connaissance de soi-même et qui, à cinquante ans passés, se sent tout à coup pris par une force rétrograde… Oui, ne cherchez pas à comprendre… Nous sommes deux voyageurs, nous nous rencontrons en chemin inverse. Nous pensions l’un à l’autre, sans nous connaître… et nous nous rencontrons en passant, l’un allant là, l’autre en revenant. Et nous nous tendons la main fraternellement, mais avec une bien belle amertume !


HERNERT.

Ce n’est pas encore assez que cette poignée de main… Je ne sais ce qu’évoque pour vous cette