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Page:Bataille - Théâtre complet, Tome 7, 1922.djvu/90

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THYRA, (depuis quelques instants joue avec le sablier qu’elle a pris.)

Le fait est que j’ai toujours eu cette préoccupation du temps… du temps qui coulait… « Irreparabile » comme dit l’inscription banale du sablier !


LEPAGE.

À votre âge quelle préoccupation morbide !… Avec tout l’avenir devant soi, et…


THYRA.

Sait-on ?… Il peut arriver tant de choses… l’accident le plus bête… J’ai connu des talents qui n’ont pas eu le temps de se développer : ça, c’est un drame affreux !… Tenez, je sais l’histoire d’une femme qui s’était chastement dévouée à son art et qui avait caché à tous les siens une maladie de poitrine qui la consumait… Il faut dire qu’elle ne s’en rendait peut-être pas bien compte elle-même. Un jour elle s’est habillée en pauvresse et est allée à la consultation d’un hôpital faubourien… Là on lui a appris à mi-mots la terrible vérité : elle n’avait plus que des jours précaires à espérer… Songez à ce drame, Lepage !… et elle avait peut-être du talent !… elle était belle aussi… Tenez, j’ai, sur la table, un livre qu’on m’avait signalé d’un jeune homme qui est mort à vingt-cinq ans et qui aurait été sûrement un grand poète, un très grand poète… C’est atroce, n’est-ce pas… ça !…


LEPAGE.

Atroce ! Abominable !… C’est pourquoi nous sommes des veinards ! nous, ceux qui ont le temps… l’argent… la route. L’homme qui a le temps devant lui est un dieu.