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Page:Bataille - Théâtre complet, Tome 7, 1922.djvu/22

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En vérité ce fut une belle soirée.

Certes, je te vois sourire déjà d’un mauvais sourire. Tu te trompes, jeune homme ! Ne calomnie pas imprudemment une élite que tu n’as pas connue et qui ne ressemble pas à celle de ton temps. Ne te dis pas que la haine de l’audace, l’envie embusquée, l’irritation, l’agacement de voir un écrivain indépendant s’accréditer depuis plus de dix ans auprès du public par le seul moyen de ses œuvres libres, ne te dis pas que l’amour de la médiocrité, le culte du gérontisme trouvèrent enfin le moyen de se concerter et de se manifester mieux que dans toute autre occasion… Non, jeune homme, tu calomnies une époque qui ne ressemble pas à la tienne ! Mon temps était intègre, je n’ai pas connu de ces compromissions de plume ni de ces haines littéraires… Si tu lisais les articles de journaux qui, pendant vingt ans, ont précédé de leurs scrupules des œuvres comme le Phalène, tu y trouverais, en toute circonstance, la même fermeté de conscience devant la pornographie déguisée, la platitude littéraire, le vaudeville obscène et bête…

Mais il a fallu qu’une fois les bornes fussent réellement transgressées et la mauvaise littérature excédée, pour qu’une coalition inconsciente se produisit devant le péril imminent… Et il est bon que cet accès (dont je n’exagère pas l’importance, car que restera-t-il de tout cela, œuvres et critiques, dans trente ans, grand Dieu !) demeure ainsi qu’il a été dit et écrit par eux-mêmes, une date… Le mot dépasse la chose : un signet, un tout petit signet ! Et si tu sors de cette lecture édifié, une fois de plus, sur l’infaillibilité de la critique, son impartialité, la nécessité du point de vue moral dans l’œuvre d’art et l’inté-