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Page:Bataille - Théâtre complet, Tome 5, 1922.djvu/323

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plaisir que vous écoutiez, là, ce que vous m’avez écrit, non pas à moi, je le sais, mais à l’être que vous imaginiez que j’étais, (Il lit.) Mon grand fou tu viens de partir, j’entends encore ton pas qui s’en va dans le couloir, et je t’attends déjà… Dans deux heures, nous nous reverrons… D’ici là, je vais m’étendre sur le lit, sans bouger, et repasser notre folle journée. Je m’imaginerai que tu es là encore et que tu mets tes belles mains brunes sur mon front et ta bouche sur la mienne. Merci de ce que tu m’as révélé de moi-même. J’ignorais que j’avais un cœur capable de tant aimer… J’en suis tout étonnée, comme si je voyais faire tout à coup une prouesse d’athlète à un de mes petits enfants… Grand fou… mon beau sauvage… va t’amuser… va respirer… Quand tu viendras, la joue rafraîchie par l’air de la montagne, je t’embrasserai doucement, comme si je ne t’avais jamais embrassé… Mais, d’ici là, je veux que tu trouves le mot de ta maîtresse en rentrant à l’hôtel, et reçois, en attendant, ici, à cette place, dans le bas de la page, le meilleur, le plus ardent baiser qu’une femme ait donné sur la terre ? Prenez, maintenant.

(Charlotte prend précipitamment la lettre des deux paumes, elle l’écrase avec acharnement, jusqu’à n’en faire qu’une petite boule de papier. Après quoi, comme soulagée, comme si elle avait anéanti les mots, elle la glisse dans son corsage et prononce avec une indicible tristesse :)

CHARLOTTE.

Quelle misère que de nous !


ARTANEZZO.

Ah ! oui, quelle misère !… Nous le disons ensemble, mais pas pour les mêmes raisons !