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Page:Bataille - Théâtre complet, Tome 4, 1922.djvu/315

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POLICHE.

Nous faisons donc l’effet d’être si graves que ça ?


LECOINTE.

Madame, je ne dis pas, encore… mais vous, monsieur Meireuil, s’il n’y avait que vous pour scandaliser le curé dans une paroisse… non, là, vrai ! Ça ne vous froisse pas ce que je dis là ? Chacun sa nature, n’est-ce pas ?


POLICHE.

Mais oui, monsieur Lecointe… chacun sa nature. Un ancien diplomate comme moi ne peut guère…


LECOINTE.

Ah ! à ce propos, figurez-vous, je vais vous en conter une bonne. Nous avons un vieux jardinier qui travaillait déjà chez mon père… Hier, je le trouve, affalé sous un poirier, s’arrachant presque ses derniers cheveux. Je lui demande : « Qu’est-ce qu’il y a, vieux Menicon ? » Il me répond : « J’ai… que ce n’était pas dans ma nature d’être jardinier ! » Il y a soixante-dix ans qu’il exerce !… Je m’en suis payé une pinte de bon sang !


POLICHE.

Ça vous fait rire ça, vous ?… Mais savez-vous que c’est un drame effrayant et universel !… Il ne vous est jamais arrivé, alors, de sentir vaguement, tout à coup, que vous aviez peut-être raté votre vie ?… Il ne vous est pas arrivé d’être autre que vous-même ?…