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Page:Bataille - Théâtre complet, Tome 1, 1922.djvu/21

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Pénétré d’admiration sur le passé celtique et la poésie populaire, je vivais parmi les paysans. Quelquefois Gauguin et sa négresse venaient faire une halte au Huelgoat.

Un jour passèrent deux chanteurs populaires, un vieillard et un enfant. L’enfant était étrange, impressionnant avec ses yeux d’eau et sa voix hiératique. Il tombait en catalepsie et le vieillard l’étendait sur deux dossiers de chaises pour nous prouver la rigidité du corps pendant la crise. Ce petit rapsode était une véritable harpe. Son répertoire me sembla d’une richesse infinie. Tous les airs bretons, même les plus anciens, il les connaissait et les chantait en proie à une sombre et languide extase. Immobile, ses yeux pâles fixés au plafond, il psalmodiait comme psalmodierait une idole thibétaine. Accroupi, j’écoutais béatement. Une chanson triste au possible et qui semblait jaillie du fond des siècles m’impressionna particulièrement. La paysanne qui nous servait d’interprète, nous la traduisait tant bien que mal. Il s’agissait d’une lépreuse qui communiquait le mal aux passants en leur tendant son verre : « D’une goutte de sang, j’en tuerais cent, j’en tuerais mille ». Les chanteurs disparurent et quelques jours après en feuilletant l’admirable Barzaz-Breiz de la Ville-