Page:Bastiat - Proudhon - Interet et principal, Garnier, 1850.djvu/52

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


ses sillons. Voilà un travail excessif ; qui doit le payer ? évidemment l’acquéreur de la récolte. Si l’homme n’avait jamais imaginé d’autre procédé de desséchement, le blé serait si cher, quoiqu’il n’y eût pas de capital à rémunérer (ou plutôt parce que), que l’on n’en produirait pas ; et tel a été le sort de l’humanité pendant des siècles.

Mais notre laboureur s’avise de faire une rigole. Voilà le capital qui paraît. Qui doit payer les frais de cet ouvrage ? Ce n’est pas l’acquéreur de la première récolte. Cela serait injuste, puisque la rigole doit favoriser un nombre indéterminé de récoltes successives. Comment donc se règlera la répartition ? Far la loi de l’intérêt et de l’amortissement. Il faut que le laboureur, comme le charpentier, retrouve les quatre éléments de rémunération que j’énumérais tout à l’heure, ou il ne fera pas la rigole.

Et, encore que le prix du blé se trouve ici grevé d’un Intérêt, ce serait tomber dans une hérésie économique que de dire : cet Intérêt est une perte pour le consommateur. Bien au contraire ; c’est parce que le consommateur paye l’Intérêt de ce capital, sous forme de rigole, qu’il ne paye pas l’épuisement, beaucoup plus dispendieux, à force de bras. — Et, si vous observez la chose de près, vous verrez que c’est toujours du travail qu’il paye ; seulement dans le second cas, il intervient une coopération de la nature très-utile, très-productive, mais qui ne se paye pas.

Votre plus grand grief contre l’Intérêt est qu’il permet au capitaliste de vivre sans travailler. « Or, dites-vous, vivre sans travailler c’est, en économie politique, comme en morale, une proposition contradictoire, une chose impossible. »

Sans doute, vivre sans travailler, pour l’homme tel qu’il a plu à Dieu de le faire, est, d’une manière absolue, chose impossible. Mais ce qui n’est pas impossible à l’homme, c’est de vivre deux jours sur le travail d’un seul. Ce qui n’est pas impossible à l’humanité, ce qui est même une conséquence providentielle de sa nature perfectible, c’est d’accroître incessamment la proportion des résultats obtenus aux efforts employés. Si un artisan a pu améliorer son sort en fabriquant de grossiers outils, pourquoi ne l’a-