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Page:Barrès - La Colline inspirée, 1913.djvu/66

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sévère, épaulé contre son église, et Flavigny rieuse au bord de la rivière. Non seulement il se rappelle ces beaux séjours, mais il se souvient des dispositions de son âme pendant le temps qu’il y passa. Il les revoit éclairés et colorés comme ils l’étaient dans les minutes les plus hautes de sa carrière d’apôtre, depuis le premier jour qu’il aborda ces grands sites jusqu’aux heures de la catastrophe. C’est un riche et douloureux trésor qu’il possède dans l’âme et dont il tire, pour se faire souffrir, une foule d’images admirables d’éclat. Ces lieux privilégiés lui semblent autant de violons, hier d’un chant magique, abandonnés sans voix sur la prairie. Tout se compose devant lui avec une intensité fiévreuse. Il entend, voit son passé comme une suite de strophes intenses et desséchées, de palmes rigides dans le désert, de pierres levées sur une lande. Ces visions forment autant d’arguments dont il presse, dont il assiège Dieu. « Je voulais de grandes et belles choses, pourquoi m’avoir abandonné, Seigneur ? »

Et ce cri de détresse poussé sans cesse par la voix intérieure donnait à sa bouche et à ses yeux une si farouche expression de tristesse que le Père préposé par le Prieur pour exercer auprès des Messieurs Baillard le de-