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Page:Barrès - La Colline inspirée, 1913.djvu/128

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morne connaît, sent palpiter son âme. L’Esprit de la colline remplissait cette pauvre cuisine. À cette minute, ces religieuses, autour de cette table, apparaissaient bien autres qu’on ne les vit jamais au dehors. Elles avaient des figures que, seuls, les Baillard leur surprirent jamais. Il semblait qu’une lumière, visible à travers leurs visages et venue des profondeurs de l’âme, les transfigurât. Et Thérèse, entre toutes, brillait avec le plus d’éclat, les yeux plus vastes et toute traversée par des éclairs d’amour et de plaisir. Laissant les autres sœurs verser le vin et faire le service, elle déposait aux pieds de son maître le globe étincelant des émotions de ce petit cénacle. Il y avait de la magicienne dans cette paysanne coiffée du bandeau des religieuses. Jeune encore, elle cachait sous sa coiffe de nonne la mèche échevelée que nos vieilles prophétesses lorraines livrent au vent du sabbat. Dans son cantique, un mot entre tous, ce mot de Sion, perpétuellement répété de strophe en strophe, exerçait sur Léopold une action prestigieuse. Sion, c’était pour ce grand imaginatif la Jérusalem terrestre et la Jérusalem céleste ; c’était sa montagne, son église et son pèlerinage ; c’était plus encore, et, dans ce beau mot, il plaçait le sentiment de l’infini qu’il portait en lui.