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Page:Barine - Névrosés : Hoffmann, Quincey, Edgar Poe, G. de Nerval.djvu/94

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gurée dans une de ses fantaisies poétiques, où nous la verrons expirer, Madeleine repentie et pardonnée, en extase devant les cieux, ouverts pour la recevoir.

Cependant, il était à bout de forces. Un ami de sa famille, rencontré par hasard, lui ayant prêté quelque argent, Quincey courut acheter deux petits pains chez un boulanger dont il se rappelait avoir contemplé la boutique avec « une ardeur de désir » incroyable ; mais son estomac ne supportait plus la nourriture. Un autre ami lui offrit à déjeuner, et le seul aspect des mets lui souleva le cœur. L’affaire sur laquelle il comptait avait manqué. Il s’estima trop heureux d’être découvert par ses tuteurs et d’en recevoir des ouvertures de réconciliation. L’automne de 1803 le trouva installé à l’université d’Oxford, ayant repris sans effort ses habitudes de bénédictin, et poursuivant avec son ancienne vigueur des études encyclopédiques, au premier rang desquelles la philosophie. Ses camarades l’apercevaient à peine ; Quincey calculait qu’il ne leur avait pas adressé cent paroles les deux premières années, un peu par dégoût de leur ignorance, beaucoup par dégoût du monde en général depuis qu’il en avait exploré les bas-fonds : « Je fuyais tous les hommes afin de pouvoir les aimer tous. » Mais quiconque l’approchait emportait la conviction que l’université d’Oxford comptait parmi ses nourrissons un esprit puissant et original.

Un accident grotesque compromit cette magnifique moisson d’espérances. En 1804, Quincey était revenu à Londres pour son plaisir. Il eut mal aux dents. Une imprudence augmenta la douleur. Sur le conseil d’un camarade, il acheta de l’opium et fut perdu. Le poison avait trouvé un « terrain préparé » ; il en prit possession sans l’ombre d’une résistance.