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Page:Barine - Névrosés : Hoffmann, Quincey, Edgar Poe, G. de Nerval.djvu/87

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du trottoir d’Oxford-Street, est aussi populaire en Angleterre qu’en Russie celui de Sonia, la pauvre pécheresse de Crime et Châtiment.

Il court chez un usurier. C’était un personnage invisible. Aucun client ne l’avait jamais aperçu. Il égorgeait ses victimes par l’entremise d’agents véreux dont la sécurité ne le regardait pas. Celui auquel Quincey échut en partage se nommait tantôt Brunell et tantôt autrement, ne couchait jamais deux nuits de suite au même endroit, et ne recevait les pratiques qu’avec du secours à portée de la voix. Il avait loué un colosse appelé Pyment, et on l’entendait hurler : « Ici, Pyment ! À moi, Pyment ! » Pyment se précipitait, et, à eux deux, ils jetaient le récalcitrant dans la rue.

La consigne était de traîner les affaires en longueur, afin de réduire les emprunteurs à merci par la famine. On faillit dépasser le but avec Quincey, et l’envoyer dans l’autre monde. Au bout de quelques semaines, il était sans sou ni maille, sans feu ni lieu, ne sachant que faire, que devenir, où coucher, comment manger, perdu sans ressources s’il n’y avait aussi une Providence pour les idéalistes, quoi qu’en pense le monde dans sa sagesse terre à terre. La manière dont il fut secouru fut précisément telle qu’il l’avait méritée par son culte ingénu et désintéressé pour les lettres. Quincey dut son salut aux muses grecques, comme jadis les Athéniens prisonniers de Syracuse, qui allèrent, dit Plutarque, remercier Euripide à leur retour en Grèce, « lui contant les uns comme ils avaient été délivrés de servitude pour avoir enseigné ce qu’ils avaient retenu en mémoire de ses œuvres, les autres comme après la bataille s’étant sauvés de vitesse en allant vagabonder çà et là parmi les champs, ils avaient trouvé qui leur donnait à boire et à manger pour chanter de ses vers ».