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Page:Barine - Névrosés : Hoffmann, Quincey, Edgar Poe, G. de Nerval.djvu/35

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et entendent des cris d’angoisse. Les siennes étaient relativement douces. Tantôt il lui semblait « répandre dans l’obscurité une lueur phosphorescente[1] ». Tantôt, dans un salon très éclairé et plein de monde, il apercevait un gnome sortant du parquet, et refusait avec humeur d’admettre que les autres personnes ne vissent rien. Il lui arrivait quelquefois d’être entouré de spectres et de figures grimaçantes, en particulier la nuit, lorsqu’il était seul, assis à sa table de travail. Ses contes fantastiques se vivaient alors autour de lui avec tant de réalisme, que l’effroi le prenait et qu’il allait réveiller sa femme. La patiente Micheline se levait, tirait son tricot, et s’asseyait auprès de son mari pour le rassurer.

Les seules hallucinations vraiment cruelles lui venaient de la crainte de la folie, qui l’avait poursuivi depuis qu’il était en âge de penser : « Pourquoi, écrivait-il, pensé-je si souvent à la folie, endormi ou éveillé ? — Je me figure que les purgations intellectuelles peuvent agir comme une saignée. » Nous devons probablement à cette idée bizarre les nombreux détraqués que l’on rencontre dans ses récits. Chaque fou qu’il « projetait de son monde intérieur au dehors », selon ses expressions, équivalait à une « purgation intellectuelle ». Mais il avait beau lutter, l’obsession ne le quittait pas. Il l’a dépeinte avec un accent de terreur qui inspire la compassion : « Vous ne la reconnaissez pas ? — Vous ne la reconnaissez pas ? — Regardez-la ; elle saisit mon cœur avec des griffes de feu ! — Elle prend toutes sortes de déguisements grotesques — en chasseur noir — en chef d’orchestre — en charlatan — en ricco mercante. — Elle frappe les cordes du piano avec les mouchettes, pour m’empêcher de jouer ! —

  1. Lettre à Hitzig, du 20 avril 1807.