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Page:Barine - Névrosés : Hoffmann, Quincey, Edgar Poe, G. de Nerval.djvu/345

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sa voix usée, mais sympathique, me rappela celle d’Aurélia. Je la regardai : ses traits mêmes n’étaient pas sans ressemblance avec ceux que j’avais aimés. On la renvoya, et je n’osai la retenir, mais je me disais : — Qui sait si son esprit n’est pas dans cette femme ? — Et je me sentis heureux de l’aumône que j’avais faite. » Cela se passait dans les dernières années de sa vie.


VII

Il était revenu d’Orient vers la fin de 1843[1], plus charmant que jamais, plus bizarre encore qu’il n’était parti. « Gérard de Nerval, dit un contemporain[2], avait alors une tête admirable et par la douceur du regard et par l’expression intelligente de la physionomie. Le soleil d’Orient avait légèrement hâlé la peau. Le teint était d’une pâleur mate. Les cheveux se faisaient déjà rares, et une courte barbe descendait en pointe jusque sous le menton. » Son front chauve, dit un autre contemporain, paraissait « lumineux ». Il avait traversé toutes les fournaises sans y rien laisser de l’élégance de ses manières. Mais les signes avant-coureurs de la démence éclataient dans toute sa personne. Des lueurs inquiétantes passaient dans ses yeux gris. Il ne marchait plus, il volait ou, plus exactement, il s’essayait à voler ; on le voyait « courir à ras du sol, agitant ses bras comme des ailes », et il a conté lui-même qu’une nuit, dans une rue de Paris, il avait été ramassé par une patrouille au moment où il attendait, les bras étendus, que son âme montât dans une étoile, parce

  1. Selon d’autres, dans les premiers mois de 1844.
  2. Georges Bell, Gérard de Nerval.