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Page:Barine - Névrosés : Hoffmann, Quincey, Edgar Poe, G. de Nerval.djvu/343

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pas attendre. Gérard de Nerval rencontra par hasard, dans une maison européenne, une jeune Druse, fille d’un cheik du Liban. Elle avait des cheveux d’or, « des traits où la blancheur européenne s’alliait au dessin pur de ce type aquilin qui, en Asie comme chez nous, a quelque chose de royal. Un air de fierté, tempéré par la grâce, répandait sur son visage quelque chose d’intelligent, et son sérieux habituel donnait du prix au sourire qu’elle m’adressa lorsque je l’eus saluée ». C’était elle, « l’uniquement aimée », et non plus sous la forme épaissie qu’elle avait revêtue en devenant Mlle Colon, mais délicate, mais légère, telle enfin qu’il l’avait vue sur la grande place verte, le soir où il l’avait couronnée de laurier et où elle s’appelait Adrienne. Gérard de Nerval la contempla longuement, et sortit sans avoir essayé de lui parler : — « En quittant la maison de Mme Carlès, j’ai emporté mon amour comme une proie dans la solitude. Oh ! que j’étais heureux de me voir une idée, un but, une volonté, quelque chose à rêver, à tâcher d’atteindre ! Ce pays qui a ranimé toutes les forces et les inspirations de ma jeunesse ne me devait pas moins sans doute ; j’avais bien senti déjà qu’en mettant le pied sur cette terre maternelle, en me replongeant aux sources vénérées de notre histoire et de nos croyances, j’allais arrêter le cours de mes ans, que je me refaisais enfant à ce berceau du monde, jeune encore au sein de cette jeunesse éternelle. »

Il sentait « que l’aiguille de sa destinée avait changé de place tout à coup ; il fallait… chercher les moyens de la fixer ». Son parti fut pris aussitôt : « La femme idéale que chacun poursuit dans ses rêves s’était réalisée » pour lui, elle passait derechef à sa portée : il ne commettrait pas la faute de la laisser échapper une fois de plus.