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Page:Barine - Névrosés : Hoffmann, Quincey, Edgar Poe, G. de Nerval.djvu/296

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Mon ami[1] : — « Pas un cercle entourant quelque chanteur ou quelque marchand de cirage, pas une rixe, pas une bataille de chiens, où il n’arrête sa contemplation distraite. L’escamoteur lui emprunte toujours son mouchoir, qu’il a quelquefois, ou la pièce de cent sous, qu’il n’a pas toujours. L’abordez-vous, le voilà charmé d’obtenir un auditeur à son bavardage, à ses systèmes, à ses interminables dissertations, à ses récits de l’autre monde. Il vous parlera de omni re scibili et quibusdam aliis, pendant quatre heures… et ne s’arrêtera qu’en s’apercevant que les passants font cercle, ou que les garçons de café font leur lit. Il attend encore qu’ils éteignent le gaz. Alors, il faut bien partir… À minuit, tout le monde pense avec terreur à son portier. — Quant à lui-même, il a déjà fait son deuil du sien, et il ira se promener à quelques lieues, ou, seulement, à Montmartre. »

Ce n’est pas que « Mon ami » songe à coucher dans les carrières de Montmartre. Il cherche des interlocuteurs, et non du repos. Au temps de sa jeunesse, les « grandes carrières » étaient, à l’en croire, très bien fréquentées. On y trouvait « d’honnêtes vagabonds », et de braves ouvriers qui possédaient des notions précieuses sur les animaux antédiluviens ; ils les tenaient, par tradition, d’anciens carriers qui avaient été « les compagnons de Cuvier dans ses recherches géologiques ». Gérard de Nerval prenait place autour du feu et racontait les révolutions du globe à un auditoire attentif. « Parfois un vagabond se réveillait et demandait du silence, mais on le faisait taire aussitôt. »

Le plus souvent, il restait dans Paris. Le quartier Saint-Honoré foisonnait alors de divertissements popu-

  1. Les Nuits d’octobre.