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Page:Barine - Névrosés : Hoffmann, Quincey, Edgar Poe, G. de Nerval.djvu/24

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peut-être pas fait, lui aussi, tant de sacrifices fâcheux à la génialité à tout prix.

Dans toute sa génération, nul n’a été plus pénétré de la nécessité de « faire de sa vie un tout harmonieux ». Il ne reconnaissait pas au poète le droit de s’en dispenser. Le poète doit vivre en poète, parce qu’il ne doit pas pouvoir s’en empêcher ; c’est le signe auquel on reconnaît qu’il possède réellement l’étincelle divine : « Il y a, disait-il, tant de gens qu’on appelle poètes et à qui, d’ailleurs, on ne saurait refuser ni l’esprit, ni la profondeur, ni même le sentiment ! Mais, comme si la poésie était autre chose que la vie même du poète, ils ne savent se dégager d’aucune des trivialités de la vie quotidienne ; ils s’abandonnent même volontiers à ces trivialités, et tracent soigneusement une ligne de démarcation entre les heures de la cérémonie sacrée, à leur table de travail, et tout le reste de leur activité… Il m’est odieux qu’on mette toujours à part la vie privée, chez le poète, comme s’il s’agissait d’un personnage diplomatique, ou d’un homme d’affaires en général. On ne me persuadera jamais que celui dont la vie tout entière n’est pas soulevée par la poésie au-dessus de la vulgarité, des misérables petitesses et des conventions du monde, celui qui n’est pas à la fois ardent et grandiose, soit un véritable poète, et que sa vocation ait surgi des profondeurs de l’émotion et du sentiment. »

Vivre la poésie, c’est bientôt dit. Ce n’est pas toujours facile pour un petit fonctionnaire très pauvre, envoyé de-ci de-là au hasard des postes vacants. Hoffmann s’en remit à sa nature d’artiste : elle le mena au cabaret. Il en eut d’abord quelque honte : « J’ai voulu m’étourdir, écrivait-il à Hippel, et je suis devenu ce que les maîtres d’école, les prédicateurs, les oncles et les tantes appellent un débauché. » Mais il s’avisa