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Page:Barine - Névrosés : Hoffmann, Quincey, Edgar Poe, G. de Nerval.djvu/237

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parmi les livres ténébreux qui contribuaient à troubler la raison de Roderick Usher. Il poussa la confiance en l’ineptie de ses compatriotes jusqu’à se pourvoir d’une discussion savantissime, prise je ne sais où, sur le sens d’un texte hébreu dont il aurait été bien en peine de déchiffrer une lettre. Il était très fier de sa « polémique » à propos d’Isaïe et d’Ézéchiel, et il est de fait qu’elle lui a rendu de bons et loyaux services : il l’a reproduite à satiété.

C’était par trop de sans-gêne avec des lecteurs qui se formaient rapidement sous l’influence des Longfellow, des Emerson et des Hawthorne. On s’avertissait entre éditeurs de se défier de la science de M. Poe : « — Il fait des citations de l’allemand, mais il n’en sait pas un mot… Quant à son grec, vous saurez à quoi vous en tenir pour peu que vous y mettiez le nez… » Les revues ne lui en demandaient pas moins des articles de critique ; on l’y poussait, on l’y cantonnait, car ses éreintements faisaient monter le tirage. Et Poe leur en fournissait avec sécurité ; il ne songeait pas que tout se découvrirait un jour, que bien des choses se découvraient déjà, et que son érudition de carnaval fournissait des armes à qui ne demandait qu’à lui rendre œil pour œil.

La foule ne s’inquiétait pas de ces vétilles ; il lui était fort indifférent que M. Poe se fût trompé sur la densité de Jupiter, ou qu’il eût volé des notes à quelque savantasse du vieux continent. Mais il existait entre elle et l’auteur des Contes fantastiques un malentendu profond, qui fut le grand obstacle à la popularité de Poe dans sa patrie, plus encore que ses obscurités et ses bizarreries. Ces petits-fils de puritains s’obstinaient à exiger de la littérature une action morale, directe, évidente, qui fût le but avoué de l’auteur et la raison d’être de son œuvre. Il ne leur suffisait pas qu’une