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Page:Barine - Névrosés : Hoffmann, Quincey, Edgar Poe, G. de Nerval.djvu/144

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difficultés insurmontables, et avait pris le parti d’aller demander à un ami « une monnaie ayant cours dans le royaume[1] ».

L’ami se recoucha, mais Quincey n’était pas au bout de ses peines. Son sentiment esthétique, qui ne le tourmentait guère pour sa toilette, ne lui permettait pas de donner une pièce blanche, ou un sou, qui ne fût pas propre et reluisant. Il s’imposait de les fourbir avec une peau avant d’en faire usage, les enveloppait dans du papier en attendant, et les mettait en lieu sûr. Autant de serrés, autant de perdus. Ses héritiers ramassèrent de ces petits paquets dans tous les coins de ses nombreux domiciles ; il s’en trouva pour une grosse somme.

Sa famille avait des demeures fixes : aux Lacs jusqu’en 1830, à Édimbourg les dix années suivantes, puis à Lasswade, près d’Édimbourg. Quincey n’en avait pas et ne pouvait pas en avoir, même quand un ami le débarrassait de ses créanciers, même quand il était censé habiter avec les siens. À peine était-il installé dans une pièce, qu’il y « neigeait », selon son expression. Il neigeait des livres, il neigeait des revues, des journaux, des paperasses, et cela envahissait tout, grimpait partout, le long des murailles, sur les sièges, sur les meubles, sur le lit, dans des ustensiles de ménage arrivés, sans qu’on sût comment, dans son cabinet de travail. La logeuse y retrouvait ses baquets, pleins d’épreuves d’imprimerie. Mlles de Quincey y retrouvaient leur baignoire, débordante de papiers en fouillis. Le plancher ne tardait pas à disparaître sous une épaisse couche blanche, à la réserve d’un petit sentier conduisant à la cheminée, avec embranchement vers la table, où Quincey se réservait une

  1. The Book-Hunter, par John Hill Burton.