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Page:Barine - Névrosés : Hoffmann, Quincey, Edgar Poe, G. de Nerval.djvu/107

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sions défilaient continûment devant mes yeux, déroulant des histoires qui ne finissaient jamais et qui étaient aussi tristes, aussi solennelles, que les légendes antiques d’avant Œdipe et Priam. » Il s’assoupissait, et c’était alors « comme si un théâtre s’ouvrait et s’éclairait subitement dans son cerveau ». La nuit se passait en « représentations d’une splendeur supraterrestre », qu’accompagnaient « une angoisse profonde et une noire mélancolie… Il me semblait, chaque nuit — non pas métaphoriquement, mais à la lettre, — descendre dans des gouffres et des abîmes sans lumière au delà de toute profondeur connue, sans espérance de pouvoir jamais remonter. Et je n’avais pas, quand je me réveillais, le sentiment d’être remonté. Pourquoi m’appesantir sur ces choses ? Il est impossible de donner avec des mots une idée, même éloignée, de l’état de sombre tristesse, de désespérance voisine de l’anéantissement, qui accompagnait ces spectacles somptueux ». Les notions d’espace et de durée avaient subi de puissantes déformations. « Monuments et paysages prirent des formes trop vastes pour ne pas être une douleur pour l’œil humain. L’espace s’enfla, pour ainsi dire, à l’infini. Mais l’expansion du temps devint une angoisse encore plus vive ; les sentiments et les idées qui remplissaient la durée d’une nuit représentaient pour moi la valeur d’un siècle[1]. »

Il raconte quelques-uns de ses rêves et leur progression dans l’angoissant et l’effrayant. Au commencement, il vit des architectures monstrueuses et vivantes, qui grandissaient sans fin et se reproduisaient sans fin, chaos d’édifices mouvants dont les masses « sans repos » s’élançaient vers les cieux et se précipitaient dans des abîmes sans fond. Des lacs

  1. Traduit par Baudelaire.