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Page:Barbey d’Aurevilly - Les Poètes, 1862.djvu/87

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La conséquence d’une telle théorie, c’est de mettre la combinaison, le machiavélisme, la rouerie de l’effet, à la place du mouvement, de la passion, de l’impétuosité, de l’abandon naïf et facile, et en effet, M. Gautier méprise tout cela. C’est un fils de Goethe. Il se soucie peu de Byron, par exemple, qui est un poète passionné. On montrait dernièrement à M. Gautier les vers d’un poète… norvégien, très-peu connu à Paris, et on avait la bonté de les vanter. Il les lut, « et tout ce que j’en puis dire de pis, fit-il avec sa sérénité meurtrière, c’est qu’ils sont éloquents ! » Il a la haine des vers éloquents ! Eh bien ! cette déplorable conception poétique faite pour figer tout talent vivant, mobile et chaud, et le tuer par le froid qui tue des armées, cette déplorable conception, à laquelle avait échappé par miracle le talent de M. Gautier, il ne l’a jamais mieux oubliée que dans ce livre d’Émaux et Camées, dont la prétention, — ne l’oublions pas, nous, — est la cristallisation des pierres précieuses, à la manière des glaçons.

Précisément dans Émaux et Camées, il y a un grand nombre de vers qui ont cet affreux défaut d’être éloquents, et ce sont les plus beaux que M. Gautier ait jamais écrits ! Ce distillateur attentif, cet extracteur patient d’essence poétique, voilà que le mouvement lyrique l’emporte ! (voir Le Poëme de la femme). Ce disciple de Goethe, l’archaïque, voilà qu’il devient byronien ! (voir Tristesse en mer). C’est un poète passionné qui éclôt dans le poète, indifférent à tout, excepté au relief et à la couleur, phénix né d’un autre phénix, et le voilà, lui aussi, avec sa mélancolie, — comme Lamartine ou de Musset. Ses Émaux et Camées, tous