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Page:Barbey d’Aurevilly - Les Poètes, 1862.djvu/74

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de rejeter l’oppression de la plus colossale célébrité et par d’autres grandeurs, la mieux justifiée…

Et cependant le poème de Moïse, qui me fait écrire de telles choses, en mon âme et conscience, n’est, à mes yeux, que le second en mérite des Poèmes de M. de Vigny. Que dirai-je donc du premier ? Que dirai-je d’Eloa ? Eloa, c’est l’Athalie de M. de Vigny, c’est l’Athalie de ce Racine du Romantisme qui, comme le Racine classique, — on vient de le voir à propos de Moïse, — est plus idéal, plus inventif, plus personnel, — toutes choses qui disent à quel point on est poète, — qu’historique et local, et fidèle à la tradition ! Eloa est la chute d’un ange. Qui ne le sait ? Qui ne connaît le sujet de ce poème unique, dans la littérature de ces temps, par sa céleste simplicité ? …

Eloa, née d’une larme de Jésus-Christ, qui pleura Lazare, est l’ange de la Pitié dans le ciel et elle a compassion du Démon, de ce grand malheureux qui souffre, et elle le préfère, dans son Enfer, par ce qu’il souffre, au Paradis où elle est heureuse et à la splendeur de son Dieu ! Donnée qui fait trembler de son audace le christianisme dans nos cœurs, mais exécutée avec cette tendresse et cette candeur qui le rassurent ! C’est l’interprétation de la générosité divine par la plus touchante des générosités humaines. C’est le sublime de la bonté conçue, presque égal à celui de la bonté de l’action… Seulement, comme un palais qui serait taillé dans une perle, il faut voir les détails de cette création inexprimable à tout autre qu’au poète qui a su en faire trois chants, qu’on n’oubliera plus tant qu’il y aura un cœur tendre et un esprit poétique