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Page:Barbey d’Aurevilly - Les Poètes, 1862.djvu/67

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Le temps n’a rien ôté à M. de Vigny, tout en lui apportant les choses nouvelles qui embaument en nous les choses mortes et qui nous consolent de leur perte. Il est de ces esprits qui ont le bénéfice d’avoir duré sans avoir le mal d’avoir vieilli.

Gœthe disait que le bonheur d’Achille, tombé si jeune sous la flèche de Pâris, était d’être toujours un immortel jeune homme, dans la pensée des générations. Mais il y a plus heureux qu’Achille, et ce sont ces esprits qui auront pu vivre longtemps sans paraître pour cela moins jeunes aux yeux de la Postérité. Virgile est de ces esprits parmi les anciens, et parmi nous, modernes, M. de Vigny. Virgile aurait pu mourir centenaire, il n’eût jamais été le vieux Virgile, comme on dit le vieux Homère. M. de Vigny, non plus, ne portera jamais sur le front de son génie cette couronne de rides qui, plus tard, ira si bien, par exemple, au front chenu et grandiose de M. Victor Hugo.

Et soyez sûr qu’il a conscience de ce privilège de jeunesse immortelle, qui ne révèle sa durée que par le temps qu’il faut aux choses humaines pour atteindre à leur perfection ; soyez-en sûr, car, aujourd’hui, dans le plein jour de ses Œuvres complètes, il a daté avec insouciance tous ses poèmes et s’est vanté très-haut de son droit d’aînesse dans la littérature du XIXe siècle. C’est l’aîné de nous tous, en effet, que M. Alfred de Vigny. Chronologiquement, il est le premier de ces Novateurs, ou plutôt de ces Rénovateurs littéraires, dont nous sommes plus ou moins les fils. Avant lui, on ne trouve dans la littérature du siècle que Chateaubriand, c’est-à-dire un grand poète en