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Page:Barbey d’Aurevilly - Les Poètes, 1862.djvu/353

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Et d’abord c’est, comme invention, le plus incroyablement naïf et le plus monstrueux abus de mémoire dont se soit jamais rendu coupable un homme qui veut qu’on croie à son originalité. Dans cette épopée dont l’enchanteur Merlin est le héros, il n’y a pas que de l’Ahasverus. Un homme ne se vole pas soi-même. Seulement, en se prenant, il ne s’enrichit pas ! Il y a de toutes les épopées et de tous les poëmes connus dans L’Enchanteur Merlin, si bien qu’à mesure qu’on lit les vingt-quatre chants ou livres de M. Quinet, au lieu de trouver une inspiration personnelle, un fond de choses vierge, comme on est en droit de l’exiger de tout homme qui se donne les grands airs d’une épopée, on est assailli des plus importunes et, que dis-je ? des plus insupportables réminiscences !

On trouve, ou plutôt on retrouve partout devant soi de l’Homère, du Dante, du Rabelais, de l’Arioste, du Byron, du Cervantes, du Goldsmith, etc., mais ce qu’il y a de ces hommes de génie n’y est reconnaissable que pour faire lumière à la stérilité foncière de ce singulier poète, qui s’imagine inventer peut-être, quand il ne fait que se souvenir ! Merlin est un pèlerin qui se promène à travers le monde, comme Ulysse, Pantagruel, Childe-Harold, Don Juan, le Cosmopolite ; mais par cela même qu’il est un enchanteur, le grand intérêt humain, profond et varié des célèbres pèlerins d’Homère, de Rabelais, de Byron, de Goldsmith, ne peut pas exister pour le pèlerin de M. Quinet.

Par ses enchantements, par le mobilier de son merveilleux, par ses hippogriffes, ses oiseaux, ses fées, M. Quinet rappelle l’Arioste, mais l’Arioste avec cette fameuse tête qu’Ariel mit un jour sur les épaules de