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Page:Barbey d’Aurevilly - Les Poètes, 1862.djvu/257

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Je ne connaissais pas M. Pierre Dupont, et j’avoue que cette formidable gueule de marbre (pardon ! ) ne donnait pas une très-vive envie d’entendre les sons qui devaient en sortir, les chansons ou plutôt les clameurs que devait vomir cet effroyable trou de fontaine publique, creusé en plein visage humain. Depuis ce jour-là, j’ai lu M. Pierre Dupont, si je ne l’ai pas entendu, et je puis dire que son sculpteur est un de ces amis terribles contre lesquels Dieu devrait nous garder, selon le proverbe espagnol, lorsque nous nous gardons contre nos ennemis. Non qu’il n’y ait parfois de cette bouche-là dans le talent de M. Pierre Dupont. Il l’ouvre peut-être ainsi, grand Dieu ! quand il chante son Ane, ou son Cochon, ou Les peuples sont pour nous des frères. Mais j’atteste qu’il ne l’a pas toujours ; j’atteste qu’en voyant celte gargouille à vociférations de cabaret, personne ne pourrait reconnaître la bouche pensive et souriante du chaste poète des Véroniques.

Du reste, il faut le dire, le plus coupable n’était pas le sculpteur. M. Pierre Dupont, que ce buste n’a pas probablement blessé, et que sait-on ? a flatté au contraire (l’amour-propre n’étant pas, en statuaire, un si difficile connaisseur ! ), M. Dupont méritait bien ce buste, car il a trop souvent infligé au talent sincère et facile dont il était doué la physionomie forcée et grimaçante que son sculpteur a donnée à ce marbre affreux. Il méritait donc qu’on lui infligeât cette ressemblance ! Au fond, cette injure en marbre n’était qu’une justice. Se voir tel qu’on s’est fait soi-même, en défaisant, tant qu’on l’a pu, l’œuvre du bon Dieu, est une chose expiatoire et réparatrice.