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Page:Barbey d’Aurevilly - Les Poètes, 1862.djvu/178

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résolue avec plus ou moins de puissance, et il vient bien moins de ce que le poète chante que de sa manière de chanter.

Oui, c’est le poète qu’on est et c’est l’accent qu’on a qui font l’œuvre épique. Il n’y a pas de sujets épiques, il n’y a que des facultés… L’épique existe ou peut exister à toutes les périodes de l’histoire, à toutes les marches des civilisations, en haut ou en bas, à tous les moments d’ascension ou de déclin des littératures. Tant que l’homme ne se sera pas dépravé, lui et sa race, au point de se déformer le cerveau, il y aura toujours la chance de rencontrer un poète épique, dût-il se lever d’entre les nations, accroupies dans leur dernière fange !

Il sera possible dans toutes les langues et quelle que soit celle dans laquelle il chante, — que ce soit une langue qu’on ne parle plus ou une langue qu’on parie mal encore, — que ce soit un idiome incertain ou usé ! et disons le mot qui fait trembler les rhéteurs et les rhétoriques, que ce soit même un patois ! Il sera possible enfin dans tous les sujets, soit qu’il chante le combat, à coups de bâton d’un bouvier, dans un cabaret, ou la rêverie d’une buandière battant son linge au bord du lavoir ! Et tout cela sans avoir besoin de l’histoire, quand ce bouvier inconnu ne serait pas le Rob-Roy de Walter Scott et cette buandière ignorée, la Nausicaa du vieil Homère !