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Page:Barbey d’Aurevilly - Les Poètes, 1862.djvu/130

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V

Quand on est d’organisation aussi poète que le fut l’auteur des Poésies de Joseph Delorme, il faut se donner beaucoup de mal pour cesser de l’être. On ne tue pas cette vérité d’impression, d’où sort toute poésie, sans s’y reprendre à plusieurs fois. C’est là ce qui est arrivé à M. Sainte-Beuve. Nous l’avons dit, le jour qu’il écrivait le dernier vers de ce recueil, morbidement beau, qu’il appela Joseph Delorme, ce ne fut pas son dernier mot. Tout ne fut point dit. Il ne fit pas comme le Coureur Antique qui, arrivé au but de sa course, tomba expirant sous son flambeau renversé. Il resta en lui, allumée et difficile à éteindre, de la flamme épaisse de ce Joseph Delorme, sous le nom duquel il s’était peint ; et vivace, le rêveur ardent et sombre des premiers jours résista et survécut longtemps, à travers tous les travaux d’érudition littéraire auxquels se livra le poète, guéri (voulait-il) de cette hypocondrie puissante qui avait été son génie.

Il ne faut pas croire que le génie se porte toujours bien. Il en est dont l’essence et la maladie, et tel était celui de cet étrange jeune homme que M. Guizot avait nommé « un carabin », moins parce que, dans la fiction de M. Sainte-Beuve, il est un élève en médecine, que parce qu’il avait, malade, comme toute la jeunesse de sa génération, écrit, en vers neufs et surprenants, une cruelle et magnifique nosographie sociale. Aujourd’hui, dans la nouvelle édition Malassis,